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Brioni

 
Au large de l’Istrie, l’archipel de Brioni est un jardin d’Eden. La légende veut que Vénus naquit des flots de la baie de Verige, un des îlots de l’archipel de Brioni.
dimanche 7 août 2005.
 
L’archipel de Brioni,  jardin d’Eden au large de l’Istrie. - 2.6 ko
L’archipel de Brioni, jardin d’Eden au large de l’Istrie.

Un minuscule archipel au large de l’Istrie, quatorze îlots dont le plus grand atteint tout juste 5,6 kilomètres carrés, et qui, depuis l’Antiquité, sert de cadre au repos des guerriers et des puissants. Les Romains, les premiers, sont venus se remettre de leurs conquêtes lointaines au bord de ces criques d’eau transparente. De nos jours subsistent les ruines de ce que l’on pense être la villa d’un haut personnage de la famille impériale, avec temples, bains et bassins pour les poissons. La légende raconte même que Vénus naquit des flots de la baie de Verige. Ensuite ce furent les Byzantins et les Vénitiens, dont on suit la trace de camp militaire en forteresse. On note même un épisode français, très court, sous Napoléon.

Mais Brioni, avant d’être ce jardin d’Eden que l’on redécouvre aujourd’hui, était un nid de moustiques où la malaria décimait hommes et bétail. Les choses ne changèrent qu’avec Paul Kupelwieser, industriel autrichien à la retraite, qui tomba sous le charme, acheta l’archipel en 1893 et décida d’en faire une station climatique. Son premier soin fut de consulter Robert Koch, futur prix Nobel de médecine. Sur ses conseils, il fit combler mares et étangs et, en 1903, le problème était réglé. Les Kupelwieser, Paul et son fils Carl, purent se lancer dans l’aménagement de l’île : construction d’hôtels, de quais, d’une piscine d’eau de mer, plantation de chênes verts, de myrtes, de lauriers, acclimatation de chevreuils et de mouflons, et même lancement d’une ferme d’autruches vers 1920. Le succès fut immédiat, mais Brioni ne devint un phénomène de mode qu’entre les deux guerres, pendant sa période italienne. Les monarchies allemande ou austro-hongroise furent remplacées par Douglas Fairbanks et John Rockefeller, Richard Strauss et George Bernard Shaw, Lady Mountbatten et le futur empereur Hirohito. On y pratiquait les sports les plus élitistes, voile, golf, équitation, attelage... Le polo y fit sa première apparition en Europe avec, autre rareté, une équipe féminine de ravissantes amazones aux cheveux crantés, sanglées dans d’impeccables tenues blanches. C’est à cette époque que d’obscurs tailleurs des Abruzzes lancèrent leur marque sous le nom de Brioni, qu’ils ne connaissaient que par les gazettes mondaines.

Le rêve prit fin à la guerre : bombardé par les Alliés, l’archipel échut à la Yougoslavie. Pendant trente ans, Tito y vécut six mois par an et y reçut hommes d’Etat et gens du show-business. Une visite au musée s’impose si l’on veut comprendre l’atmosphère de ces années. Sur une photo, Tito pose en compagnie de Sophia Loren, sur une autre avec Fidel Castro. Ici, il préside le sommet des non-alignés avec Nasser et Nehru. Là, il pilote son Riva, Hô Chi Minh à ses côtés. Sékou Touré, Arafat, Hailé Sélassié, Brejnev, la reine Juliana... En tout, 90 chefs d’Etat venus de 60 pays se rendirent à la villa Brionka tandis que Tito passait de la villa Blanche à son domaine encore plus privé sur Vanga. Brioni disparut alors des pages people des journaux, les rivages en étaient étroitement surveillés et la visite interdite. Pour conserver à l’endroit sa beauté, il interdit toute construction sur la côte d’Istrie, en face, et put ainsi profiter de ces lieux enchanteurs pour pêcher, monter à cheval, chasser, jouer au billard et régaler actrices, danseuses et cantatrices.

Aujourd’hui, il ne reste de ces années que deux hôtels, le Neptun et le Karmen, le premier en pur style 1950 revisité à l’est et le second plus années 60. C’est à partir de là que l’île va renaître par la magie de Brioni, la marque. Tout le monde a oublié l’élégante station balnéaire, mais les petits tailleurs sont devenus de très grands créateurs et souhaitent rendre au lieu ce qu’il leur a offert autrefois. Umberto Angeloni, directeur général, s’y est rendu et a succombé lui aussi au charme. Il y organise depuis deux ans la Brioni Polo Classic, un événement sportif et mondain pour faire redécouvrir l’île, qui, avec les années, a fini par ressembler à un magnifique parc à l’anglaise où s’ébattent en toute liberté des troupes de cerfs et de biches. Ils transforment les herbes folles en pelouse ou presque, taillent les branches basses des arbres, leur donnant la forme d’immenses ombrelles vertes. Aucun bruit, sauf les chants d’oiseaux et le remous des vaguelettes, car l’île est si petite qu’on la parcourt à vélo. C’est dans cette paix et cette lenteur que l’on découvre ses criques, ses plages, ses vallons plantés de cyprès et de yeuses. Alors bien sûr, pour l’instant, les hôtels et les villas à louer ne sont pas les plus luxueux du monde, même si leur style ravira les amateurs. Mais Brioni est un vrai petit paradis, et c’est le moment d’en profiter.

Par Dominique Gaulme, lefigaro.fr