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Paul Claudel

 
Paul Claudel poète, auteur dramatique, romancier, diplomate se voulait l’héritier d’Arthur Rimbaud. Mais comment le comparer à l’adolescent aux semelles de vent ?
samedi 6 août 2005.
 
Paul Claudel, poète cosmique. - 3.4 ko
Paul Claudel, poète cosmique.

On a oublié que Tête d’or est mort il y a cinquante ans, couvert d’honneur et d’oraisons, le 23 février 1955. Obsèques nationales à Notre-Dame-de-Paris, dans la cathédrale où il avait retrouvé la foi un soir de Noël, soixante ans auparavant.

Depuis, c’est l’oubli. On continue à jouer Le Soulier de satin, mais il ne viendrait à aucun fonctionnaire de la Culture l’idée de monter un « festival Claudel » dans sa Champagne natale. Pas un curé ne s’inspire en chaire de ses singuliers commentaires de l’Ecriture sainte. Sauf le pape Benoît XVI, pontife érudit et francophile, aucun prélat ne semble se souvenir des paraboles et des trouvailles succulentes de son Journal.

Il est vrai que Claudel n’a rien fait pour encourager les célébrations de la postérité. Pas très tendance, le vieux catholique de droite. Pour excuser notre flemme d’ouvrir ses livres - le théâtre, les essais sur l’art, les odes, la poésie chinoise, les conversations, l’exégèse symbolique - nous réglons son compte au papil lon d’Orient déguisé en ours par des clichés : pétainiste, opportuniste, poète célébré donc factice, homophobe, tortionnaire de sa soeur Camille, académicien rancunier, croyant implacable, Turelure accroché à sa tirelire, ambassadeur de France chez les dictateurs... l’horreur !

La caricature est tellement outrée qu’elle devrait inciter à la curiosité. Comment l’homme de théâtre génial et le poète moderne peuvent-ils s’effacer sous ces masques ? Que ne veut-on pas savoir de Claudel ?

Il se voulait l’héritier de Rimbaud, qu’il appelait « le mystique à l’état sauvage ». Mais comment le comparer à l’adolescent aux semelles de vent ? Il n’était son compagnon que pour le génie... Rien moins que poète maudit, Paul Claudel. Il excellait au service de l’Etat, il briguait les honneurs, il aimait l’argent. La gloire et les écus d’or sont-ils compatibles, dans notre panoplie littéraire, avec la fonction de poète illuminé ? Mais Claudel se moque de la posture et du qu’en-dira-t-on. Sa passion pour la vie, son appétit pour une communion universelle lui font répéter comme Thérèse d’Avila : « Je veux tout ! » « La religion vient apporter une faim et une soif insatiables », dit-il dans ses Mémoires improvisés.

Il aura brûlé les dons de la terre et du ciel par tous les bouts, sillonné le monde avec gourmandise, connu les amours terrestres avec Ysé et la révélation de Notre-Dame, écrit des milliers de pages et contribué au lancement de Gallimard. Il aura aussi joué au typographe et au boursicoteur, causé prophéties avec Pie XII et dénoncé les mensonges communistes au général de Gaulle, chanté avec Darius Milhaud et jonglé avec Cocteau, amadoué Gide qui écrira « avec lui, il fallait filer doux ». De même, il aura flingué les surréalistes : « Ce sont des imbéciles qui essayent de se faire prendre pour des fous », dédié un poème au général Franco et accablé Charles Maurras en prison. Il aura fait jouer ses pièces à New York, Tokyo et à la Comédie-Française, exprimé des théories sur la poésie et la scolastique, étudié la calligraphie chinoise et l’architecture. Il se sera fâché et réconcilié dix fois avec Mauriac, et il pourra dire avec Thomas Pollock Nageoi re, le personnage de l’Echan ge : « J’achète tout, je vends tout. »

Claudel voulait être au monde dans toutes ses formes, participer, jouir des dons de la terre fécondée par la semence divine. « Les neuf muses ? Aucune n’est trop pour moi ! » Sa poésie naît de cette profusion d’expériences, son oeuvre fermente le jus épais qu’il a récolté dans les vignes de la connaissance du monde. Pour Claudel, tout est lié, et sa foi catholique est le portail qui permet de « communier avec l’univers, d’être solide avec ces choses premières et fondamentales que sont la mer, la terre, le ciel, et la parole de Dieu ». (L’oeil écoute). La connaissance de Dieu passe par la connaissance du mon de, « le monde, ce secret de joie, de louan ge et de béatitude que la tâche du poète est précisément de dégager ».

Va donc pour la solitude et les honneurs, le bon sens roublard et les contradictions, le martelage et la légèreté, les accès de générosité et l’avarice, la colère et la tendresse, la haine et l’amitié, l’adultère et la famille nombreuse. Claudel est un malin. Il se regarde dans ces différents déguisements et ne se prend pas au sérieux. Goûter aux petites satisfactions terrestres n’empêche pas d’être lucide sur soi-même. Parce que Claudel a tonitrué sa foi, on le voudrait assagi comme un ange évanescent. C’est oublier que Jésus n’a pas voulu séparer le bon grain de l’ivraie. Claudel assume sa condition d’homme mélangé, lorsqu’il célèbre le porc : « Le sang du cochon sert à ?xer l’or. »

L’essai d’Emmanuel Godo explique tout cela avec finesse et complicité. Le sentier inattendu que le jeune universitaire emprunte pour nous mener au coeur de l’univers claudélien, c’est la joie. Claudel récapitulait son oeuvre ainsi : « Un grand désir et un grand mouvement vers la joie divine et la tentative d’y rattacher le monde entier, celui des sentiments, celui des idées, celui des peuples, celui des paysages, de rappeler l’univers à son ancien rôle de paradis. » (Correspondance.)

C’est cette joie reçue comme une grâce qui explique bien des attitudes déconcertantes de Claudel. Et d’abord son zèle intempestif de convertisseur. « Puissé-je rendre aux autres un peu de cette joie dont je suis rempli », écrit-il à Gide en 1910. Pour Claudel, l’Eglise est une maison joyeuse où on partage la joie du monde. La rencontre avec Dieu transforme Claudel en fils prodigue. Il n’aura de cesse de distribuer le trésor de la Bonne Nouvelle qui donne la joie parfaite. Cette joie explique aussi le ton de son oeuvre : Claudel imagina Le Soulier de satin comme « une énorme mascarade, un mélange de tragique, de mysticité et de bouffonnerie qui me perdra définitivement dans l’esprit des gens de goût. » (Lettre à Da rius Milhaud.) La vie, quoi ! « Le côté comique, le côté exubérant, le côté joie profonde me paraît essentiel à l’esprit lyrique, et je dirai même à l’esprit de création. Il est impossible d’aller au jardin zoologique ou de regarder la nature sans être frappé du côté drôle de cette immense arche de Noé. » (Mémoires improvisés.)

Jean-François Revel montra jadis comment l’humour est une clef de La Recherche du temps perdu. Emmanuel Godo relit Claudel à la lumière de la joie et l’éclaire ainsi d’un jour nouveau et guilleret. Claudel notait dans son Journal d’août 1941 : « Dans une librairie, je vois un livre sous une bande qui porte cette inscription : « Claudel, le grand poète comique. » J’ai un mouvement de joie ! enfin voilà quelqu’un qui m’a compris ! Pas du tout, il y a « le grand poète cosmique ». Habituons-nous, chaque matin, quand je me regarde dans la glace pour me raser, à cette idée que je suis « cosmique ». »...

Par le Père Philippe Verdin, lefigaro.fr