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Harar, princesse hautaine et fière

 
Ancien carrefour commercial, Harar est, en plein coeur de la chrétienne Ethiopie, la quatrième ville sainte de l’islam.
samedi 6 août 2005.
 
Harar, quatrième ville sainte de l’islam. - 5 ko
Harar, quatrième ville sainte de l’islam.

Dame Aïcha est allongée dans ses coussins, vêtue de riches étoffes brodées. Son visage ridé semble du bois verni. Les yeux clairs pétillent de vie. En me voyant m’asseoir en tailleur à mon arrivée, elle a murmuré quelque chose à sa fille, et notre jeune interprète a traduit : « Elle voudrait savoir si tu es musulman. » Je réponds que non, que je suis chrétien. Sa fille, une belle femme dans la quarantaine, me demande alors gentiment comment je peux croire que Dieu est trois, et non pas un.

Nous sommes invités, notre guide, le photographe et moi, à fumer le narguilé chez Aïcha, cependant qu’une servante s’active à griller sur un petit brasero le café vert qui nous sera servi tout à l’heure. La maison est l’exemple type de la vieille bâtisse harari des grandes familles : surfaces à différents niveaux couvertes de tapis, faïences et paniers polychromes pendus aux murs. L’accueil de dame Aïcha, tout de curiosité avenante et simple, de courtoisie sans excès, est d’une rare élégance.

Je tire avec délice sur le narguilé qu’elle me tend, et je savoure la fraîcheur de cette maison calme, si curieusement intime au coeur de cette ville bruissante.

Nous sommes en maison musulmane, comme l’est une grande partie de la ville, fief du Croissant dans la très chrétienne Ethiopie, quatrième ville sainte de l’islam, riche de quelque cent mosquées et d’une école coranique. Est-ce pour cela que cette ville fièrement enveloppée dans ses murailles, à plus de 1 800 mètres d’altitude, est demeurée interdite aux Européens jusqu’en 1850, date à laquelle Richard Francis Burton, le traducteur des Mille et Une Nuits, parvint à y entrer ? Trente-sept ans plus tard, le négus Ménélik II appesantit son pouvoir sur cette région du Sud, au-delà de laquelle il n’y a plus, jusqu’à la mer, que la désertique Ogaden. Ménélik fit raser la plus grande mosquée de la ville et édifier à sa place une église. Bonne fille - ou simplement digne, comme Aïcha -, Harar fait depuis lors place aux deux confessions.

Isolée dans ses montagnes, la ville est moins fréquentée par les voyageurs que le reste de l’Ethiopie. Elle fut un carrefour commercial important (peaux, ivoire, café, esclaves), jusqu’au début du XXe siècle, lorsque les Français construisirent le célèbre chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba. Harar, trop haut perchée, fut alors abandonnée au profit de Diré Dawa, en bas dans la vallée. C’est d’ailleurs grâce au chemin de fer que subsiste là une petite francophonie locale, matérialisée par la présence d’une Alliance française.

Ce déclin n’empêche pas Harar de compter aujourd’hui plus de 100 000 habitants sans cesser de ressembler à un gros bourg de montagne. La première vision qui frappe l’arrivant est celle d’un marché à l’africaine, grouillant de couleurs et d’odeurs, peuplé de femmes assises au sol, de chèvres, et de vieilles Peugeot 404 bleu et blanc, qui sont les taxis. Les chèvres et les 404 bleu et blanc constituent l’image de marque de Harar. Il y en a partout. Au-delà, derrière le mur d’enceinte édifié au XVIe siècle, commence la vieille ville.

Un labyrinthe. Pas de plan, pas de fléchage, peu de noms de rues. Mais pour une cinquantaine de birrs (l’équivalent de 5 euros) le promeneur trouve facilement un jeune guide pour l’accompagner parmi des ruelles et des places surpeuplées d’artisans, de boutiquiers, de marchands. Ici l’on vend. On ne fait que ça. Des fruits rouges, des fruits verts, des fruits jaunes, des fagots, des bijoux, des sandales taillées dans de vieux pneus, des épices, des cigarettes, des étoffes, des outils, parmi des bruits de moteurs, des apostrophes, des controverses. Cette ville est un énorme et perpétuel marché. Et parfois, passé l’angle d’une rue, on se trouve soudain dans des parages étonnamment calmes et clos, tout aussi labyrinthiques.

Quoi qu’il arrive, l’étranger ne passe pas inaperçu. « Farandjo ! Farandjo ! » Le cri enfantin surgit sur vos pas, et ce joyeux étonnement de gosse, mine de rien, renseigne sur votre présence trois ruelles à la ronde.

Qu’y a-t-il à voir à Harar ? Rien. Voyageur pressé, va jeter un coup d’oeil sur la maison de Rimbaud - qui est bien jolie, mais qui ne fut construite que plus de dix ans après son séjour - et puis demande-toi ce que tu es venu faire ici. Harar, comme dame Aïcha en ses coussins, n’a rien à te donner d’autre que son hospitalité naturelle. Cela admis, promène-toi au hasard. Va voir l’ancienne résidence du ras Makonnen, le père d’Hailé Sélassié, grande baraque à galerie de bois où officie maintenant un vénérable derviche qui soigne la diphtérie, la bronchite, les maladies sexuelles et bien d’autres affections encore. Traînent dans la rue des machines à coudre, de vieilles machines pareilles à celles de nos grands-mères, mais en réalité modernes et de fabrication asiatique. Fais-toi guider jusqu’au tombeau de Cheik Abadir, saint patron de la ville. Enfonce-toi dans les faubourgs verdoyants et pauvres, en bas, où cela sent la paille, l’étable et la sortie d’égouts. Entre en pleine ville dans le moulin, sombre échoppe ; tu ne savais plus (ou pas) combien l’odeur de la farine fraîche est violente, fouettante et crue.

Fais le détour par la mission catholique, où de petits enfants en uniforme jaune et vert récitent des poèmes sous l’oeil vigilant d’une religieuse. Une plaque rappelle la mémoire du père André Jarosseau (1857-1941), un Vendéen qui passa cinquante-huit ans ici, beaucoup plus qu’Henry de Monfreid. Mais moins hâbleur...

Assieds-toi enfin dans un des cafés de la place principale : tout en buvant une Harar Beer fabriquée localement - et très bonne -, tu trouveras bien un vieil homme pour évoquer, à l’aide d’un peu de français ou d’italien, le temps du négus, des armées du Duce ou de l’atroce Mengistu, dont certains séides, pas encore jugés, croupissent dans la prison voisine de la ville (lui, aux dernières nouvelles, se porte bien).

Et la soirée peut commencer en allant saluer les hyènes. Depuis la nuit des temps, Harar a passé un pacte avec les hyènes. Lorsque fut construit le mur d’enceinte, on y laissa des trous, comme des chatières, afin qu’elles entrent nuitamment pour se nourrir et nettoyer la ville. Elles viennent encore en nombre, à la nuit tombée, en certains points des faubourgs, où un homme est chargé de l’offrande : grands lambeaux de viande immangeable qu’on leur tend au bout d’un bâton et qu’elles happent, couardes et voraces.

Et puis, si tu t’ennuies vraiment, il te reste le khat.

Le khat pousse en abondance aux alentours de Harar. Cela ressemble vaguement à un ficus. On coupe les pousses fraîches et on mâche les feuilles. Quand on s’est fait une bonne chique avec cela pendant une heure, on est, paraît-il, dans un état particulier. Partout, à toute heure, des hommes mâchent le khat, assis au pied d’un mur. Cela leur sort de la bouche en débris verdâtres. Cela abîme les dents, les muqueuses, l’estomac. Mais le khat n’est pas seulement une coutume locale. Depuis la baisse des cours du café (le célèbre « moka »), Harar est devenue la capitale du khat. C’est l’or vert. A l’aube, à des kilomètres alentour, les femmes coupent le khat. Cela parvient dès 8 heures (c’est-à-dire, en heure du pays, à 2 heures du jour) à Awodaye, un village tout proche de Harar.

Le marché du khat d’Awodaye est un spectacle hallucinant. Des tonnes de gerbes vertes se négocient dans un tohu-bohu indescriptible. On marche dans le vieux khat flétri de la veille. Les chèvres, encore elles, le broutent sous vos pieds. De là, cela descend sur Diré Dawa (en Peugeot 404) pour être chargé en ballots dans le train de Djibouti. On dit qu’un peu plus loin le train ralentit, et que des cargaisons de contrebande viennent compléter le stock... Il y a aussi un avion plein de khat qui décolle chaque jour à destination du Yémen.

Y a-t-il des gros bonnets, des magnats du khat ? Il est raisonnable de le supposer. D’autant plus que Harar, par-delà son côté déglingué et parfois misérable, est le fief de grandes familles discrètes, mais fort riches, et très au fait du monde moderne. Dame Aïcha semble sortie d’un tableau de Delacroix, c’est entendu : mais ses petits-enfants font des études à McGill ou à Columbia. Harar est tout sauf inculte. Elle fut un centre intellectuel important. On y trouve en vente de vieux manuscrits, rouleaux ou codex, quelquefois magnifiques.

Certains lieux ont une force singulière, au-delà de leur pittoresque : on ne foule pas impunément la colline de Mycènes ou la nef de Compostelle. La vieille Harar possède une énergie de cet ordre. Criarde, sale, puante, mal équipée, négligente à la manière africaine, elle nous porte, ouvert comme une mangue, le souvenir tout vif de ce que durent être les anciens empires, le monde des Mille et Une Nuits. C’est une princesse hautaine et mystérieuse. Et j’ai peut-être eu l’air d’un imbécile incongru, mais, en prenant congé, j’ai mis un genou en terre et effleuré des lèvres la main de dame Aïcha.

Par François Taillandier et Dominique Gaulme, lefigaro.fr