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Charles Fourier

 
Charles Fourier conçoit l’homme heureux et juge les passions positives puisqu’elles sont voulues par Dieu. S’inspirant des principes de Newton, il ambitionne d’appliquer la loi universelle d’attraction à l’attraction passionnelle : user du désir et utiliser les vocations pour une société inégalitaire mais harmonieuse et ainsi créer une communauté où chacun supplée à chacun.
vendredi 5 août 2005.
 
Charles Fourier - 3 ko
Charles Fourier

En 1825, « qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », tous les jours à midi, au Palais-Royal, on pouvait apercevoir François-Marie Charles Fourier attendant, en vain, le mécène qui voudrait bien financer la construction de son premier phalanstère. A 50 ans passés, personnifiant tout à la fois le neveu de Rameau et Diderot lui-même, Fourier est déjà mélancolique et bouffon, philosophe et grivois, abonné à l’échec et refusant de se l’avouer. S’il reste gravé dans nos mémoires, cet incorrigible excentrique, c’est pourtant grâce à ses fameuses phalanges qu’aucun bachelier n’a jamais pu ignorer puisqu’elles figuraient au programme.

Le phalanstère, issu des chimères du Franc-Comtois, n’est rien d’autre qu’un nouvel habitat idyllique et communautaire. De forme circulaire, il abrite environ 1 620 personnes divisées en 425 familles. Pourquoi 425 ? Parce que Fourier raffole des divisions arbitraires. La petite révolution architecturale de ce lieu réside dans ses « séristères », sortes de salles de réunion collectives jouxtant une immense verrerie qui, en toute saison, relie la vie domestique, la vie laborieuse et la vie publique. Précision : cette bulle futuriste a pour vocation de pulvériser la cellule familiale et conjugale. Car notre visionnaire, toqué éclectique, célibataire et peu porté sur la bagatelle, était un ardent penseur de la polygamie.

Le seul vestige que nous en possédions se trouve près de Besançon, ville natale de Charles. Construite par Ledoux, la Saline d’Arc-et-Senans connut une gloire de saison, six mois durant, en 1973. N’abritait-elle pas les grévistes de l’usine Lip ? Le XIXe siècle voit d’ailleurs l’érosion et le déclin brutal d’une multitude de phalanges à travers le monde.

En Angleterre, aux Etats-Unis, au Mexique et Amérique latine, le socialiste fait recette, mais c’est en URSS qu’émerge, en 1845, un véritable local autogéré par 40 serfs. Las ! Les affranchis incendieront eux-mêmes leur petit paradis le soir même de son inauguration. Cinq ans plus tard, inculpé dans cette étrange affaire, Dostoïevski écrira dans son journal : « Le fouriérisme est un système pacifique, il enchante l’âme par sa finesse, séduit le coeur par cet amour de l’humanité qui a toujours inspiré Fourier et frappe l’esprit par l’harmonie de toutes ses parties. »

Ce qui frappe surtout l’esprit, c’est l’extrême confusion mentale de notre arithméticien des passions humaines. Il est difficile de déceler dans son oeuvre touffue quinze lignes cohérentes d’affilée. Sur les corps, Fourier divague, prodigue en métaphores végétales et nunuches : « Nos corps actuels sont terre-aqueux, formés des deux éléments grossiers qu’on nomme terre et eau. Les corps de nos âmes dans l’autre vie seront éther-aromaux, formés de deux éléments subtils nommés air et arôme. » S’agit-il de définir la terre ? Le grand syncrétique n’hésite pas : « C’est un être qui a deux âmes et deux sexes et qui procrée comme l’animal et le végétal par la réunion de deux substances génératrices. » Notez, fouriéristes débutants, l’importance capitale du chiffre « deux » dans la doctrine. Tout est à l’avenant, offrant un mélange de puérilité et d’ésotérisme. La prose du maître, exaltée et fleurie, procède par analogismes, néologismes (« gastrosophie », ou « amphiharmonie »), et mime désespérément la rigueur philosophique.

On cherche, en vain, dans ses écrits, un soupçon d’autodérision qui rendrait ce rentier (son père lui laissa à sa mort un coquet héritage) sympathique. On trouve, au contraire, une croissante propension à la mégalomanie, un moi gonflé comme une montgolfière. On en vient donc à louer, pour leur sagesse, tous ses détracteurs, contemporains « imbéciles », philosophes « parisiens ». Ils avaient bien saisi la vacuité de cet esprit fé brile. « Lorsqu’on me conseille, note-t-il avec suffisance, de mutiler ma théorie pour l’accommoder aux petitesses du siècle, c’est comme si l’on eût conseillé à Praxitèle de mutiler sa Vénus. »

Il a alors 45 ans, et son élaboration théorique se borne à la rédaction de deux articles dans Le Bulletin de Lyon. Qu’importe ! Le commis voyageur affectionne le registre héroï-comique et la veine antique. Des impertinents clients hantant la boutique de son père, le nouvel Astrée conserve un souvenir sanguin : « Je fis à 7 ans le serment que fit Annibal à 9 ans contre Rome : je jurai une haine éternelle au commerce ! » Et c’est probablement par dégoût de cette carrière à laquelle on le vouait que s’est constitué le ressentiment obsessionnel du gamin à l’égard des marchands. Selon lui, le commerce ne produit rien, profite du système de concurrence pour piller l’industrie et rouler le client. « Pirates coalisés, vautours nuisibles », les commerçants dévorent l’industrie manufacturière, agricole, engendrant, à eux seuls, la lutte des classes.

Soyons honnêtes : ces diatribes-là lui valurent quelque renommée mais le misanthrope n’en tira aucune satisfaction, occupé qu’il était à pester contre les « comploteurs » qui l’empêchaient d’accéder à la gloire d’un Voltaire ou d’un Goethe. Ses livres ne se vendaient pas. Pauvre Fourier ! En attendant les lauriers, il passa sa vie à faire le courtier marron et à négocier des soieries pour le compte de grandes maisons lyonnaises. En amour, même désastre : l’excentrique est surtout performant à l’écrit. Car, à part une union assez désastreuse avec sa propre jeune nièce Hortense, et une fréquentation (studieuse ?) des maisons closes, on lui connaît peu d’attachements. Cela l’empêche-t-il de noircir des centaines de pages amphigouriques sur les relations charnelles ? Pas du tout. Il en ressort que la civilisation est un monument destiné à la répression des instincts humains dont le mariage monogame est la pierre angulaire.

Et toujours ses chères listes : les seize plaintes de la « gamme des disgrâces conjugales ». Mieux : « la hiérarchie du cocuage », avec ses trois grandes sortes de nigauds : le cocu simple, le cornette et le cornard, jaloux furibard tel qu’on le rencontre chez Molière. Libertaire, brouillon, velléitaire et caractériel, Fourier fut aimé des adolescents - en 68, les graf ?tis de la rue Gay-Lussac reproduisaient ses sentences -, ravit André Breton, inspira Barthes dans son essai : Sade, Fourier, Loyola, avant d’enchanter le jeune Pascal Bruckner qui lui consacra une biographie, émoustillé par la rhétorique érotique du Franc-Comtois. O tempora, o mores ! Sous la Restauration, au Palais-Royal, on voyait en lui un doux dingue. En Mai 68, à Saint-Germain-des-Prés, l’homme qui ne riait jamais a fait fureur.

UNE VIE, UNE OEUVRE

1772 : naissance de François-Marie Charles Fourier à Besançon.

1791 : il devient commis voyageur pour une maison de commerce.

1803 : il publie quelques articles de critique sociale.

1808 : son premier essai, La Théorie des quatre mouvements, paraît à Lyon, mais son nom ne figure pas sur le livre.

1822 : il s’installe à Paris et cherche des mécènes pour ?nancer son projet de phalanstère.

1837 : il meurt des suites d’une crise d’anorexie..

Par Elizabeth Gouslan, lefigaro.fr