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Passion, de Yasuzo Masumura

 
Passion de Yasuzo Masumura est adapté du roman "Manji" ou "Svastika" de Junichiro Tanizaki. C’est d’une main de maître que Masumura nous entraîne dans son univers un peu pervers là où la passion prend le pas sur la raison.
mercredi 3 août 2005.
 
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Passion, de Yasuzo Masumura

Le succès, l’été passé, des ressorties de Tatouage et de la Femme de Seisaku ont sonné la charge : on n’en finit pas de redécouvrir Yasuzo Masumura, cinéaste pervers, figure à part de ce qu’il était convenu d’appeler dans le feu des années 60 le nouveau cinéma japonais. Bien qu’ayant joué dans cette révolution un rôle charnière, c’est toujours sur la marge qu’il faut aller chercher l’auteur de l’Ange rouge.

Fétichisme.

Sa formation est peu commune : il a étudié le cinéma mais à Rome, au fameux Centro Sperimentale, dans les années 50. Il a également toujours entretenu des liens manifestes avec la littérature. D’ailleurs, les deux films qui ressortent, Passion et la Bête aveugle, sont deux adaptations, comme souvent chez lui, qu’une forte connivence liait à Tanizaki et qui pouvait se vanter d’avoir eu Mishima pour acteur et copain de fac. Mais c’est surtout du côté de son fétichisme des actrices qu’il faut aller voir pour comprendre ce qui fait de Masumura un cas à part, un cas clinique. A commencer par la relation orageuse qu’il entretenait avec sa muse, Ayako Wakao, beauté fatale (dont on retrouvera tout le venin dans Passion), grande inspiratrice, mais qu’il décrivait, paradoxalement, comme « une femme égoïste et calculatrice » tirant de son caractère « vil » une « vitalité absolument idéale » pour incarner cet état des choses désemparé que visait son cinéma. Ce qui n’est rien d’autre qu’une exploration sans limite des tréfonds de la cruauté humaine.

Avec un univers à ce point gratiné, ceux qui commenceront par Passion risquent d’être soulagés, sinon déçus. Film classique, d’une facture très littéraire, Passion est adapté de Svastika, le roman somptueusement acéré de Tanizaki, texte devant lequel on ne peut que se plier, la mécanique du récit l’emportant haut la main. Si bien que le film donne parfois l’impression de parcourir les lignes du roman de façon studieuse.

Machine à séduire. Ayako Wakao offre cependant à son rôle un caractère très ambigu, elle à qui on donnerait le bon Dieu sans confession, sans toutefois tutoyer cette démesure qui, dans Tatouage ou l’Ange rouge, la fera entrer, un peu plus tard, dans la légende. Quelle autre actrice japonaise pourrait incarner ce petit démon sensuel, machine à séduire tout ce qui bouge, s’acharnant avec une impassibilité de tueuse sur un petit couple bourgeois dont elle pousse tour à tour la femme, puis l’homme, vers un océan de volupté et de désespoir ? Et comme un svastika possède quatre branches coupantes, il ne faut pas négliger, dans cette ronde des passions, la présence du petit fiancé d’Ayako, personnage falot mais manipulateur. N’oublions pas que nous sommes face à un film produit en 1964 par la prestigieuse maison Diaei et qu’il y avait alors largement de quoi se donner des suées : rien moins qu’une peinture sans affect d’une aventure lesbienne manipulée pour basculer dans un amour à trois. Il n’est donc pas interdit de voir dans la facture classique derrière laquelle le film fait semblant de se parer une forme raffinée d’ironie et une manière de faire passer la pilule au sein d’une société nippone plutôt guindée.

Aura surréaliste.

Cinq années plus tard, en 1969, quand sort la Bête aveugle, Masumura ne fixe plus aucune limite à sa représentation intime du théâtre de la cruauté. Trente-six ans après, c’est un film encore taré. Tiré d’un roman du grand Edogawa Rampo, l’Edgar Alan Poe nippon, la Bête aveugle est un moment cannibale à ranger entre le Voyeur de Michael Powell et la Prisonnière d’Henri-George Clouzot : même aura surréaliste, même éclat pop’art, même folie maniaque. C’est le chemin de Damas d’une mannequin qui ne jouit que d’être regardée (elle partage le lit d’un photographe érotique). A la suite d’un vernissage, elle est enlevée par un sculpteur aveugle, grand éclopé oedipien vivant avec sa mère dans un atelier entièrement décoré de formes lascives d’une femme géante. Il dort et mange là, entre deux énormes cuisses de plâtre, en lilliputien de l’amour. Dans ce décor-prison dément, le modèle va s’effrayer, ruser, vouloir s’échapper avant de plonger dans une crise érotique infinie, découvrant que chez l’aveugle ce sont des mains qui la regardent. Dévisagée par ses doigts, elle jouit.

Le cinéma, qui n’est jamais qu’une affaire de regard, aurait pu sortir de cette adaptation d’Edogawa Rampo complètement nié. Il n’en est rien : Masumura, au point de basculement du film, ayant eu cette idée de génie de filmer son actrice comme une statue, à coups de fragmentations sauvages (au figuré, puis au propre, on vous laisse la surprise), se met à la regarder à tâtons, rejoignant dans l’obscurité de sa folie le monde idéal de son aveugle de bête. « Un monde tactile... le monde des insectes, des étoiles de mer et des méduses. »

Par Philippe AZOURY, liberation.fr