Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Edmund Burke

 
Edmund Burke est un philosophe anglais, guère aimé par les libéraux français. Edmund Burke pensait que « La liberté doit être limitée afin d’être possédée. » ( Liberty must be limited in order to be possessed.)
mardi 2 août 2005.
 
Edmund Burke, philosophe anglais. - 3.4 ko
Edmund Burke, philosophe anglais.

Valéry Giscard d’Estaing confia avoir lu, sur le tard, le grand philosophe anglais Edmund Burke (1729-1797). C’était lors d’une conférence à Dublin en 1997. Cette découverte l’incita à écrire son livre sur les Français, sous-titré Réflexions sur le destin d’un peuple (Plon, 2000), dans lequel l’ancien président s’appuiera sur la pensée de Burke pour montrer l’incapacité de notre pays à se réformer. Une anecdote qui témoigne de l’importance et de l’obscurité dans laquelle est encore tenue l’auteur des prémonitoires « Reflections on the Revolution in France » (1790).

Protectionnisme intellectuel oblige, le penseur anglais n’a pas bonne presse de ce côté-ci de la Manche. Il passe, en France, pour le père de l’école contre-révolutionnaire. Les libéraux du Continent ne l’aiment pas, Rémusat et Tocqueville le jugent excessif, et l’on continue à le traiter dans l’Université française avec la hauteur méprisante qui s’impose à l’égard de ce genre de pensée.

Pourtant, Burke ne saurait être rejeté dans le camp des adversaires acharnés des Lumières. Car cet Irlandais, fils d’un protestant et d’une catholique, a été un député « whig », c’est-à-dire un libéral, engagé dans tous les combats de son temps en faveur de la liberté politique. Il a, notamment, lutté en faveur du droit des Communes contre les empiétements de George III, qui se rêvait en souverain absolu. Il fut le héros d’une Irlande catholique contre la violente répression protestante et il a pris le parti des Insurgents des colonies d’Amérique contre leur métropole. Ce qui, comme An glais, était d’un courage sans égal. Pour lui, le combat des Américains s’inscrivait dans la continuité de l’histoire libérale anglaise, de la Magna Carta au Bill of Rights de 1689.

Mais il va s’opposer radicalement à la Révolution française. Elle n’incarne pas pour lui les valeurs de liberté mais celles de puissance, notamment avec ce principe de souveraineté du peuple qui n’est, note-t-il, qu’une volonté abusive de participation au pouvoir. Le vrai libéral doit chercher à limiter le pouvoir, non à l’exercer. On connaît le mot de Lord Acton : tout pouvoir corrompt. La principale critique de Burke porte sur la Déclaration des droits de l’homme. Léo Strauss a bien vu qu’il s’inscrit dans la droite lignée du droit naturel classique fondé par Aristote. Burke dénonce l’esprit abstrait et volontariste de ce texte qui consacre bien mala droitement un individualisme égalitaire. Ses fameuses Reflections sonnent comme une terrible charge contre l’oeuvre démocratique des Constituants français. Burke y montre le fossé existant entre le réformisme à l’anglaise et l’esprit absolutiste de la Révolution française.

Pour lui, un peuple « civilisé » ne peut pas se constituer, il ne peut que se réformer. S’il pense pouvoir se payer le luxe d’une révo lution, il ne faut pas qu’il s’étonne de retomber dans la barbarie. Trois ans avant son apogée, la Terreur se trouve condamnée dans l’oeuvre de Burke qui connaîtra un succès immédiat et qui est toujours d’actualité. Hannah Arendt, dont l’analyse sur le totalitarisme lui doit beaucoup, reprendra la fameuse opposition burkéenne entre les « véritables Droits des hommes » et les droits « métaphysiques » de la Déclaration du 26 août 1789. Et Mme Thatcher se recommandera indirectement de lui, lorsqu’elle déclarera, non sans ironie en 1989, lors du bi-centennaire de la Révolution française, que ce ne sont pas les Français qui ont inventé les droits de l’hom me, mais les Anglais avec la Magna Carta !

Si la pensée de Burke présente encore tant d’in térêt aujourd’hui, c’est qu’elle résume mieux qu’aucune autre le pari moral qui sert de base à la pensée libérale anglo-saxonne, cette pensée aujourd’hui en vogue avec la mondialisation. Burke, parce qu’il est moins économiste que philosophe, en dévoile le sens paradoxal : une confiance pessimiste en l’homme. Dans sa remar quable préface à l’une des dernières éditions des Reflections, Philippe Raynaud évoquait « l’anthropologie pessimiste » de « la pensée libérale anglo-saxonne » : elle croit à la liberté qui exprime la grandeur propre de la nature humaine, mais elle est aussi convaincue de sa corruption. D’où un attrait particulier pour les traditions, l’ordre social établi et le rejet de toute intervention de l’homme dans l’économie. On reconnaît la thèse qui, de Mandeville à Smith, sous-tend la naissance de la pensée économique anglaise.

Il n’est pas étonnant que Burke figure dans les pays anglo-saxons comme l’ancêtre spirituel de l’école libérale. Hayek a, d’ailleurs, hautement revendiqué son héritage. L’auteur de Droit, législation, liberté applaudit entre autres les « magnifiques formulations du grand visionnaire Edmund Burke ». Ce dernier a beau être un nostalgique de l’ordre ancien, regretter, comme il l’écrit à propos des sanglantes journées d’Octobre 1789, « que l’âge de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé ; et la gloire de l’Europe est éteinte à jamais », il ne partage en rien les positions de l’école contre-révolutionnaire française, anti-libérale et anti-parlementaire.

Sous la plume de Burke, on trouve aussi un plaidoyer moderne et implacable en faveur du marché. Ainsi s’opposera-t-il avec énergie, en 1795, au système dit « de Speenhamland », mis en place par certains juges pour faire face à la terrible pauvreté liée à l’industrialisation croissante. Ce système prévoyait d’aider les pauvres par une sorte de revenu minimum calculé en fonction de l’importance du nombre d’enfants. Dans un texte violent, Burke reprend les thèses de l’utilitariste Bentham (pourtant son adversaire politique).

Pour lui, en aidant les pauvres, les juges de Speenhamland faussent les lois du marché et poussent les travailleurs à ne pas améliorer leur productivité. Cette dureté étonne mais elle est cohérente avec cette idée traditionaliste que l’inégalité s’inscrit dans les desseins de Dieu. Ainsi, la défense moderne du marché se couple avec l’apologie de la tradition. « L’ordre du marché est providentiel », résume Philippe Raynaud. Comme la « main invisible » de Smith. Oligarchie et marché. Cette combinaison des Lumières anglo-écossaises n’étonnera plus guère aujourd’hui....

Une vie, une oeuvre
-  1729 : naissance à Dublin (Irlande).
-  1756 : publie son premier livre, A Vindication of Natural Society (« Une défense de la société naturelle »).
-  1765 : élu député whig (libéral).
-  1770 : considérations sur la cause des mécontentements actuels.
-  1790 : réflexions sur la Révolution en France.
-  1797 : décès de l’honorable Edmund Burke, le 9 juillet.

Par Jacques de Saint victor, lefigaro.fr