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Le Voyage d’Anna d’Henri Gougaud

 
Henri Gougaud conteur, saltimbanque qui dès l’age de 17 ans se voyait déjà poète, revisite sans cesse ses histoires sans âge pour le plus grand bonheur de tous.
lundi 1er août 2005.
 
Henri Gougaud - 3.5 ko
Henri Gougaud

Sur scène, il est difficile de faire plus sobre. Un pantalon noir, une simple tunique. Pas d’accessoires superflus puisque tout vient de la voix, de la proximité entre celui qui écoute et celui qui dit. On a vu Henri Gougaud à Paris, à La Maroquinerie ; à Toulouse, au Marathon des mots ; il est passé au château d’Oléron et, en juillet, à Pamproux (Deux-Sèvres). Partout, il revisite ses histoires sans âge. Le registre peut varier au hasard des étapes- ­ invitation à un voyage d’amour et de sagesse, fables de pleine santé délicieusement licencieuses ­-, c’est toujours un hymne à l’énergie et à la vie qu’entonne cet incorrigible saltimbanque qui se fait juste plus rare. Pour ne pas lasser. Ne pas se lasser non plus.

D’autant que son activité éditoriale l’accapare aussi. Les collections de contes qu’il a créées aux éditions du Seuil. Ses fictions également, aux épures borgésiennes.

Romancier révélé par le superbe Bélibaste (Seuil, 1982), celui qui ne signait jusque-là que les contes étranges qu’il écrivait pour la radio, complice de Claude Villers sur France-Inter, a une façon toute personnelle de travailler le roman, greffant ses intrigues dans des contextes historiques et géographiques (la France de langue d’oc et l’automne médiéval le plus souvent) pour ne s’encombrer d’aucune reconstitution, préoccupé seulement par l’écho universel de la quête de ses personnages ­ - c’est du reste le cas de son roman le plus récent, Le Voyage d’Anna (Seuil, avril), qui entraîne le lecteur aux alentours de Prague, en plein conflit confessionnel, quand éclate la guerre de Trente Ans.

A La Maroquinerie, Gougaud s’est senti bien. Trois jours de rang, pour la réalisation d’un DVD (à paraître chez Asterios Production), il a joué un jeu qu’il s’est promis d’arrêter bientôt, "attentif à ne pas en faire trop". Et le débat autour du statut des intermittents du spectacle lui a brusquement rappelé, outre qu’il ne saurait revendiquer aucune assistance, sa haine des mises en fiche. "Je suis profondément anarchiste. C’est ma nature bien plus qu’une adhésion idé ologique", s’excuse-t-il, de peur d’être pris pour un donneur de leçons. Comme une preuve, il montre un vieil orgue de barbarie qu’il possède depuis plus de trente ans, signe que c’est le public de la rue seul qui justifie ses choix. C’est celui que le musicien du pont des Arts lui avait promis et qu’Alain Vian (le frère de Boris), luthier rue Grégoire-de-Tours à Paris (6e), lui a fait passer quand l’artiste des rues est mort. "On fait un choix et on s’y tient." Il refuse cette obligation de "compter ses heures et ses sous". Conteur mais pas comptable. "Je ne fais pas partie de cette confrérie."

Cette insoumission comme ce besoin de récit, il les tient peut-être de son grand-père maternel. La lignée Gougaud est, elle, sans histoire, brassiers à Puivert, d’aussi loin que les archives l’attestent, c’est-à-dire depuis le milieu du XVIe siècle ­ - qui n’ont su signer leur nom qu’à la fin du XIXe. Le père de sa mère, lui, a écrit sa vie. "Comme il avait été reçu à 12 ans premier au certificat d’études du département, son instituteur tenta de convaincre son berger de père de lui laisser suivre des études. Rien n’y fit. Comme il avait un aîné mineur à Carmaux, il le rejoignit. C’est là, en 1892, qu’il connut Jaurès, dont il fit son dieu. Même à la fin de sa vie, il ne pouvait évoquer la mort du leader socialiste sans pleurer." Syndicaliste actif, il est viré de partout et finit facteur rural. Abonné à La République sociale, cet esprit rebelle et tranché fit de trois de ses quatre filles des institutrices. "Il avait la religion de la laïcité et de l’éducation", raconte Gougaud.

Lui se souvient n’avoir eu de passion de jeunesse que pour la littérature orale. "A 17 ans, je voulais être poète et rien d’autre." Il écrivit donc des textes, des chansons aussi, les chanta et en donna à d’autres (Gréco, Ferrat, Reggiani), fit de la radio, s’immergea dans les contes... "Ça a nui à ma réputation d’écrivain." Cette image de bateleur le disqualifie toujours auprès de la gent littéraire. Jean-Jacques Brochier lui consacra pourtant en 1998 une pleine page du Magazine littéraire. Et Bernard Pivot, en l’invitant avec une belle constance à la télévision, lui offrit moins la consécration que la rencontre de son public.

"Je n’écris que pour emmener mon lecteur dans la vie. Pas dans le contemporain : ça pollue !" Et Gougaud de préciser : "La littérature, ça consiste à allumer dans la tête des gens leurs propres références." Le conte y contribue. "On méconnaît le rôle qu’il peut avoir. C’est un exemplaire millénaire du métissage. L’histoire, sous la parole, dit qu’on est semblables." De fait, l’un des premiers livres interdits dans les bibliothèques d’Orange (Vaucluse), quand le Front national emporta la municipalité, fut celui de ses Contes d’Afrique. Et Gougaud de s’en féliciter. "Le conte a une vertu profondément révolutionnaire."

Par Philippe-Jean Catinchi, lemonde.fr