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Grenade et l’Alhambra

 
Grenade et la douceur de son climat, Grenade huitième merveille du Monde , Grenade et un des plus beaux palais du monde niché sur la colline de l’Alhambra.
samedi 30 juillet 2005.
 
Grenade et l’Alhambra.ont inspiré Chateaubriand et Debussy. - 3.5 ko
Grenade et l’Alhambra.ont inspiré Chateaubriand et Debussy.

Le monde musulman a longtemps fait rêver l’Europe. L’opéra classique, la littérature romantique en témoignent : le Proche-Orient fut bien autre chose qu’une menace prête à déferler, un terrain pétrolifère, une frontière propice aux discussions sur « l’élargissement ». Depuis le Moyen Age, l’empire turc a représenté, pour notre imaginaire, le modèle de civilisation le plus proche, continuellement en contact avec l’Occident chrétien, incarnant le raffinement et le rêve, plus encore après la découverte des Mille et Une Nuits, édité en France au début du XVIIIe siècle. Cet Islam idéal, cet Orient des poètes, des musiciens et des harems avait un nom : Grenade, huitième merveille du monde, perchée sur la montagne au sud de l’Espagne. Grenade, capitale du dernier royaume maure d’Europe occidentale, vaincu par les rois catholiques en 1492 ; Grenade et ses palais, ses collines gorgées d’eau, ses jardins luxuriants qui, dit-on, éveillaient encore la nostalgie des princes arabes, longtemps après avoir regagné l’Afrique du Nord.

Ici comme ailleurs, l’enchantement demande aujourd’hui quelques accommodements, consistant à oublier l’autoroute, les quartiers suburbains et même le centre-ville, bâti au début du XXe siècle dans un style boulevardier pas très convaincant. Il faut quitter ces artères et s’enfoncer dans les ruelles pour voir enfin surgir l’Espagne sous l’aspect d’une écrasante cathédrale : l’une des quatre ou cinq plus grandes églises du monde, qui domine les vieux quartiers de son énorme masse, comme la réponse chrétienne à plusieurs siècles de domination musulmane. A l’entrée de la Chapelle royale, qui abrite le tombeau d’Isabelle la Catholique, un tableau historique représente la reddition de Boabdil, dernier sultan de Grenade. On en oublierait presque qu’il régnait sur une cité cosmopolite où chrétiens, juifs et musulmans vivaient en assez bonne harmonie. La riche Espagne de l’Age d’or prend des airs de revanche à l’intérieur de cette cathédrale commencée gothique et achevée baroque. De l’or, beaucoup d’or dans la décoration des deux orgues. Peu après la reddition de Boabdil, Christophe Colomb, reçu à Grenade par la reine Isabelle, partait à la découverte de l’Amérique.

Sur la colline de l’Alhambra se dresse le palais des émirs - le seul au monde conservé en l’état depuis le Moyen Age. Le coeur de la ville se situe au pied de cette colline, autour de la plaza Nueva, entourée de bars à tapas. La charcutière du quartier vous reçoit à son comptoir avec un verre de vin, agrémenté de saucisson ou d’un morceau de fromage selon son humeur. Quelques voisines viennent boire une bière pour se rafraîchir (aussitôt, nouvelle tranche de pain avec un petit morceau de Serrano). Il est dix heures du soir, la nuit tombe, les rues commencent à s’agiter. Partout, au-dessus des comptoirs, s’alignent d’énormes jambons fumés, des tonneaux de vin de Málaga. Une ruelle grimpe vers l’entrée de l’Alhambra, mais les monuments sont fermés à cette heure tardive. Mieux vaut suivre tranquillement le Carrera del Daro, ce chemin où Grenade prend des airs de campagne. En dressant la tête au-dessus de la rivière, on découvre peu à peu l’Alhambra, immense colline de verdure où s’élèvent quelques tours de forteresse rouges ; un peu plus loin, c’est le palais du Generalife, accroché à un pan de montagne.

Après avoir redécouvert ces palais à l’abandon, les écrivains du XIXe siècle leur ont consacré des pages romantiques avec passions et meurtres, comme les Aventures du dernier Abencérage, de Chateaubriand. Dans les années 1900, Grenade faisait encore rêver les musiciens qui trouvaient dans la musique andalouse une source inépuisable d’inspiration et de mélodies. C’est ainsi que j’ai découvert l’Alhambra, sous la forme d’une « estampe » pour piano de Claude Debussy : la Soirée dans Grenade, au rythme extraordinairement lancinant qui semble créer un temps suspendu. Je me suis imaginé Grenade comme une ville de soirées, pleine de chants mélancoliques et de lenteur (Debussy n’était jamais venu ici, mais il avait entendu les musiciens andalous à l’Exposition universelle). Quelques années plus tard, j’ai entendu les Nuits dans les jardins d’Espagne, de Manuel de Falla, le plus grand compositeur espagnol moderne. Le premier mouvement de ce concerto pour piano, intitulé « Dans les jardins du Generalife », cristallise par ses harmonies voluptueuses et ses rythmes sensuels l’idée d’un paradis nocturne où les parfums de fleurs répondent aux chants d’oiseaux et au murmure de l’eau.

Les émirs de Grenade ont voulu recréer le jardin d’Eden

Il faut visiter ces jardins à l’ouverture, dans la fraîcheur du matin, juste avant les bataillons touristiques. Le Generalife est une résidence campagnarde où les sultans aimaient se délasser, sur la montagne, à l’extérieur de la ville. Pour y accéder, on traverse de vastes jardins à la française aménagés au siècle dernier. L’entrée du palais n’a rien de spectaculaire : ici, comme dans toutes les demeures orientales, la beauté se cache à l’intérieur. On passe sous un porche, on traverse une petite cour, on gravit encore quelques marches... Et, soudain, l’enchantement se produit. Le mot n’est pas trop fort devant cette cour fleurie où l’eau jaillit partout, joyeuse, ardente, musicale. Des arcs liquides retombent dans le bassin qui court au milieu des parterres multicolores. Le jeu de l’eau et du ciel, les humeurs de roses et de lauriers semblent organisés pour apaiser l’âme et les sens. A l’autre extrémité du bassin, une salle ornée de stucs et de zelliges - dans la meilleure tradition arabo-andalouse - s’ouvre sur le nord, assurant une véritable climatisation naturelle.

On est très loin, ici, de la pompe dépouillée des mosquées modernes. Les émirs de Grenade ont voulu recréer le jardin d’Eden, en détournant une rivière qui alimente le Generalife et l’Alhambra. Elle s’écoule partout en cascade, d’une terrasse à l’autre ; et la première cour du palais n’est qu’un prélude aux délices qui vont crescendo au jardin supérieur, avec son bassin carré et ses parterres de roses. A la terrasse suivante commence l’escalier d’eau où, pour la première fois de ma vie, je trempe littéralement mes doigts dans la rampe. Au Generalife, chaque détail est conçu avec un raffinement inouï, comme ces rampes de pierre creuse aux contours irréguliers (on dirait une architecture de Gaudí, plusieurs siècles avant l’Art nouveau) où dégringolent des rigoles d’eau fraîche. Tout sent bon : les Arabes du Moyen Age cherchaient à combiner les parfums, les sons, les images dans un décor idéal. Par-dessus les murs, on aperçoit sur la colline voisine les bâtiments de l’Alhambra, qui, vu d’ici, ressemble à un monastère provençal, avec ses couleurs ocre et ses toits chauds bordés de longues allées de cyprès.

La forteresse de l’Alcazaba, partie la plus massive de l’Alhambra, n’est pas la plus intéressante, sauf pour le point de vue sur Grenade. De même, le vaste palais construit par Charles Quint pour faire pendant à celui des sultans est-il trop grand, trop spectaculaire. L’empereur préféra donc, pour sa lune de miel, se réfugier dans le palais nasride qui s’ouvre juste à côté par une salle basse de plafond, avant de livrer ses merveilles. Aménagée au XIVe siècle, la cour des Myrtes est la plus pure, avec son bassin de 33 mètres, parfait miroir où le mouvement du soleil crée un jeu de lumière aux variations infinies. Les architectes ont calculé les proportions selon des règles à la fois mathématiques, poétiques et religieuses. Sur les murs, les textes calligraphiés enlacent les motifs décoratifs ; des niches de stuc composent de fantastiques grottes de stalactites ; un plafond de bois peint imite le ciel étoilé.

Et l’enchantement s’accroît dans le second patio, la cour des Lions, merveilleux cloître arabe qui semble répondre au dépouillement cistercien par une foisonnante forêt de colonnes. Partout, l’eau murmure dans des fontaines (les sages arabes savaient que ce bruit paisible calmait les esprits dérangés), et les fontaines se prolongent dans des rigoles pour recréer - toujours - cette image du paradis où coulent des fleuves de lait, de miel et de vin.

Pour oublier la foule en transit, on se prend à rêver de l’Alhambra désert que découvraient les romantiques : Théophile Gautier et Washington Irving ont dormi à la belle étoile dans cette décoration somptueuse. La poésie nocturne du palais nasride éveillait leurs idées approximatives sur l’histoire des sultans. De nos jours encore, certains guides peu scrupuleux affirment que les taches rouges incrustées au fond du bassin des Abencérages sont les traces sanglantes du massacre de cette famille. On sait qu’il s’agit, en fait, de taches de rouille... Mais à Grenade comme ailleurs, les légendes font place, à présent, à la recherche de l’authenticité. A la sortie du palais, c’est une nouvelle profusion de verdure, de tapis de fleurs et de pièces d’eau où des bataillons de jardiniers espagnols reprennent le travail des savants botanistes musulmans. De nouvelles recherches sont en cours : on étudie le pollen des couches profondes de la terre pour recréer la végétation d’origine.

Pour moi, l’authenticité andalouse se trouve aussi bien dans la voix de cet ouvrier qui, sur un chantier bordant l’Alhambra, entonne sa mélopée rauque près de la bétonneuse. Si l’histoire arabe s’est arrêtée à Grenade, le chant des Gitans s’en est largement inspiré. Leur quartier fut d’abord l’Albaicín, célébré par Isaac Albéniz dans l’une de ses plus belles pièces pour piano. En grimpant dans ces ruelles blanches et ces places de village, on découvre les plus belles vues de l’Alhambra, vraiment féeriques lorsqu’on aperçoit au second plan les neiges éternelles de la sierra Nevada. Puis les Gitans se sont déplacés vers le Sacromonte avec ses maisons troglodytiques et ses tavernes. Federico García Lorca aimait venir les entendre et s’en inspirer. Louis Aragon, à son tour, est venu rêver de Boabdil et des rois arabes pour écrire le Fou d’Elsa. Grenade est la ville dont on rêve et la ville où l’on rêve. Je ne connaîtrai pas les « nuits dans les jardins d’Espagne », fermés au public à la tombée du jour ; mais je peux enfin me les imaginer, ce soir, depuis la colline d’en face, en regardant le clair de lune sur le palais enchanté.

Par Benoît Duteurtre et Bénédicte Menu, lefigaro.fr