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Nagasaki , le « long cap »

 
Nagasaki est aujourd’hui une ville magnifique. Des temples abimés gardent en mémoire qu’un B-29 américain lâcha sa bombe atomique sur Nagasaki trois jours après Hiroshima. Pour autant, tout a été reconstruit et c’est vers l’avenir que se dresse le « long cap ».
mercredi 27 juillet 2005.
 
Le jour se lève sur Nagasaki. - 3.9 ko
Le jour se lève sur Nagasaki.

Comme beaucoup de villes japonaises, Nagasaki a peu conservé de son passé monumental, et elle peut paraître décevante, sinon par son magnifique paysage lorsqu’au couchant les petites montagnes qui entourent sa baie étroite détachent leur masse sombre sur un ciel qui s’enflamme. Le passé s’est estompé, mais Nagasaki conserve, dissimulé derrière la banalité du décor et les ding ! ding ! de ses tramways, un discret esprit du lieu, empreint de saveurs et de récits venus d’ailleurs qui en ont fait la ville la plus romantique du Japon.

Peu avant l’arrivée par avion, la terre semble s’étirer en isthmes et promontoires avant de s’éparpiller en une poussière d’îles et d’îlots verdoyants et de laisser comme à regret place à la mer. Nagasaki signifie le « long cap ». Et c’est bien ce port naturel en eau profonde, protégé des typhons par ses montagnes, qui attira les navigateurs portugais au XVIe siècle.

« Cap », la ville le fut surtout comme avant-poste de la rencontre du Japon avec l’étranger pendant les deux siècles et demi de fermeture de l’archipel (jusqu’au milieu du XIXe siècle). Nagasaki fut la première en bien des choses : à avoir eu un seigneur chrétien puis à être persécutée pour sa foi ; à prendre connaissance des découvertes occidentales ; à avoir des temples chinois et la plus grande église de l’archipel...

Elle ne fut seconde que dans le drame. Et encore, par une tragique malchance : le B-29 américain chargé d’une bombe atomique qui s’était envolé dans la nuit du 9 août 1945 avait pour objectif Kokura, un centre industriel du Kyushu. Incapable de localiser la cible en raison des nuages, le pilote se replia sur le second objectif, à 90 kilomètres au sud : Nagasaki.

Mais, là aussi, le temps était couvert, et il lâcha la bombe à l’aveuglette : elle tomba à 11 h 02 non pas sur les chantiers navals de Mitsubishi, mais sur la cathédrale d’Urakami, élevée pierre par pierre par des croyants à la suite de la restauration de la liberté de religion, en 1873. Des fidèles étaient en prière, célébrant une foi étrangère pour laquelle deux siècles et demi auparavant leurs aïeux avaient été persécutés.

La déflagration fit 75 000 morts et autant d’irradiés. Les statues qui ont résisté à l’explosion portent sur leur visage de pierre les dégoulinades noirâtres de la pluie radioactive. Le poids de la tragédie pèse sur Nagasaki, mais la ville vit son calvaire comme une page dramatique d’une longue et belle histoire.

Romantique, Nagasaki l’est surtout parce qu’elle incite le visiteur à écouter le murmure du passé. Des jésuites en soutane noire et des marchands aventuriers en haut-de-chausses il n’y a plus trace, sinon les figures de paravents représentant les « barbares du Sud ». Après l’expulsion des Portugais et l’interdiction du catholicisme, seuls les marchands hollandais qui, de confession protestante, s’étaient engagés à ne pas faire de prosélytisme furent autorisés à résider à Nagasaki. Le message chrétien pouvait troubler l’ordre social et, par instinct de conservation politique, les shoguns préférèrent tenir à distance ces étrangers aussi entreprenants à commercer qu’à prêcher la bonne parole.

Séquestrés sur la minuscule île artificielle en forme d’éventail de Dejima, reliée à la ville par un pont étroitement surveillé, les Hollandais devaient y rester deux siècles. Guère plus d’une douzaine à la fois, ils habitaient des maisons de bois d’un étage, avaient leur basse-cour, leur billard et leur badminton et, de temps à autre, bénéficiaient de la visite pour une nuit de prostituées. En 1817, Titia Blomhoff, la femme d’un nouveau responsable du comptoir, arriva avec son mari. Après trois mois de palabres, il fut signifié à la « femme aux cheveux rouges » qu’il n’était pas prévu qu’une épouse séjourne à Dejima, et le mari la convainquit de repartir : aucune étrangère ne résida jamais à Dejima...

Avec la réouverture du Japon en 1859, l’enclave perdit sa raison d’être et fut progressivement intégrée à la ville au fil de remblaiements. Du comptoir hollandais, il ne reste que des bâtiments du XIXe siècle reconstruits. Sans doute peut-on imaginer le transit de l’or et de l’argent, des soieries, des porcelaines Imari ou le va-et-vient des interprètes qui traduisaient fébrilement les manuels étrangers pour des lettrés spécialisés en « études hollandaises » - c’est-à-dire la science occidentale. Mais c’est surtout dans les jardins des belles résidences de style colonial surplombant la ville, où habita la petite élite occidentale revenue au milieu du XIXe siècle, que l’imagination vagabonde.

La plus imposante est celle de Thomas Glover, aventurier écossais aux moustaches bismarckiennes, tour à tour marchand d’armes et industriel. Avec ses quatre ailes formant une croix, c’est la plus ancienne construction européenne au Japon. Elle est surnommée la « maison de Madame Butterfly ». Non loin, une statue de bronze représente Tamaki Miura, la prima donna japonaise qui chanta l’opéra de Puccini à travers le monde jusqu’à sa mort, en 1946. Madame Butterfly n’a jamais existé, mais la fiction a eu raison de l’histoire, et elle reste le symbole suranné d’une époque. Le personnage de Puccini est lié à la maison Glover parce que, dit-on, la vie de l’épouse de ce dernier aurait inspiré le récit dont fut tiré le livret.

Deux autres femmes, qui ont, elles, réellement vécu à Nagasaki, allaient donner à l’Occident, l’une, le plus indéfectible cliché attaché au Japon, et l’autre, le nom d’une fleur. La jeune Okane-san, « épouse d’un mois » de l’officier de marine français Pierre Loti, inspira à ce dernier Madame Chrysanthème. De la maison « toute en panneaux de papier » tel « un jouet d’enfant » qu’ils habitèrent en juillet 1885, située sur une hauteur surplombant le quartier chinois, il ne reste que les soubassements, mais il y plane l’atmosphère de cette historiette non exempte de goujaterie.

C’est à une autre femme de Nagasaki que l’hortensia doit son nom : le médecin et naturaliste allemand Philipp Franz von Siebold, qui séjourna cinq ans à Dejima dans les années 1820, avait pour compagne une Japonaise prénommée Otaki-san. Il donna ce prénom, qu’il prononçait « Otaksan », comme nom à une fleur (Hydrangea macrophylla ) qu’il avait découverte au Japon et qui, en Europe, deviendra hortensia...

L’Occident a marqué cette ville et n’est pas pour rien dans le romantisme qui s’en dégage. Elle fut aussi influencée par la Chine. Les jonques étaient arrivées dans ses eaux en même temps que les galions. Les Chinois y eurent aussi leur quartier, mais se fondirent plus facilement dans la population. La « Chinatown » de Nagasaki (Shinchimachi) avec ses quatre portes ornées de dragons multicolores, ses restaurants (qui ferment tôt) et ses boutiques, est plus petite que celles de Yokohama ou de Kobe mais c’est la plus ancienne du Japon.

A suivre la tranquille rue des Temples ( Teramachi dori ), qui serpente au pied d’une colline, on tombe sur des édifices aux couleurs flamboyantes bien éloignés du dépouillement japonais. Le Sofukuji, le premier temple de la secte zen Obaku dans l’archipel, est le plus ancien (1646). De couleur ocre, ses pavillons au sol de pierre célèbrent entre autres divinités celle des marins : Masa. Les jonques avaient à bord une petite statue de Masa qui, lorsqu’elles relâchaient à Nagasaki, était transportée au Sofukuji, où elle « séjournait » jusqu’au départ.

Non loin, le Kokufuji, un autre temple de style Ming, fut également fondé par un moine zen. Dans la paisible maison de l’abbé, on boit d’abord une petite tasse de thé chinois, puis du thé vert ( maccha ) assis sur des tatamis face à un jardin qui pourrait être celui d’un temple de Kyoto. C’est un moine du Kokufuji qui fit construire non loin un pont en pierre à double arche - le premier au Japon - surnommé le pont « Lunette » ( Meganebashi ) parce que, en se reflétant dans l’eau, ses arches forment deux cercles ressemblant à des binocles...

Ces influences diverses se reflètent dans la cuisine locale : du fameux kasutera (gâteau de Castille), aux populaires nouilles dans un bouillon assorti de poulet et de légume ( champon), venues du Fukien, en passant par la grande spécialité du lieu, le shippoku, un repas sophistiqué qui mêle la cuisine de Kyoto de style kaiseki à celle de la Chine et est agrémenté de mets inspirés du Portugal. Le tout servi dans une vaisselle japonaise mariée à des verres à décor gravés et peints (technique venue d’Europe via la Chine au XVIIe siècle et devenue un art local). Par touches, Nagasaki dévoile un charme discrètement cosmopolite.

Par Philippe Pons, lemonde.fr