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Monténégro, perle de la côte adriatique

 
Sur la côte dalmate,le Monténégro est un petit pays dont la population est très accueillante et qui possède un patrimoine architectural exceptionnel.
samedi 30 juillet 2005.
 
Monténégro, perle de la côte adriatique. - 4.8 ko
Monténégro, perle de la côte adriatique.

Assis à l’ombre du Gradska kafana, « café de la ville » en serbo-croate, un vieil homme à la mise humble et élégante sirote un café turc, très noir, très épais, très sucré. C’est une adresse typique de l’ère communiste, un héritage de l’ex-Yougoslavie de Tito. A Cetinje (prononcer Tsétigne), comme ailleurs au Monténégro, les anciens continuent de s’y retrouver. Mais les jeunes, hommes et femmes très sexy, préfèrent arpenter, chacun de leur côté, les korzos, ces zones piétonnes où l’on se montre le soir, avant de s’attabler sur les terrasses branchées.

Le vieil homme observe le voyageur dont l’index trace sur une carte routière un prochain itinéraire. Son regard s’illumine quand ce dernier s’avance vers lui. Avec gourmandise, Nikola Vulicevic aide l’étranger à trouver son chemin. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas parlé la langue de Molière... Depuis ce temps où, pianiste et chanteur d’opéra, il était à l’affiche des « grandes salles parisiennes ».

On voudrait l’écouter. Aussitôt le musicien prend le visiteur par la main. Au bout de la rue principale se trouve le conservatoire de musique. A l’étage, il y a un piano à queue. Durant de précieuses minutes, s’accompagnant en sifflant comme un rossignol, il joue avec maestria La Traviata, Carmen, et même Les Monténégrins, dont Gérard de Nerval écrivit le livret, et qui fut représenté à... l’Opéra-Comique de Paris en 1850.

Ce conservatoire est une belle bâtisse blanche de style Renaissance. Un exemple de reconversion réussie des anciennes ambassades de Cetinje. Car cette bourgade assoupie de moyenne montagne fut la flamboyante capitale du royaume du Monténégro. Jusqu’à ce que Tito la remplace en 1943 par Podgorica (prononcer Podgoritsa), industrieuse mégapole de béton gris, qu’il baptise alors Titograd.

Les façades multicolores du centre de Cetinje ne sont donc pas un décor d’opérette. Un coin de voile se lève dans l’ancien palais du roi Nikola 1er, aujourd’hui musée d’État. A travers les meubles, les portraits de la famille Pétrovich, dernière monarchie du pays, c’est toute l’histoire politique de la nation, désormais République de l’État de Serbie et Monténégro, qui est racontée. Quant au monastère, plus grand musée religieux d’une nation fervente, il renferme le tout premier livre des Balkans écrit dans une langue slave (1493), en caractères cyrilliques.

Depuis la guerre qui secoua le pays au début des années 90, les étrangers peinent à revenir. Le Monténégro ne s’est pas doté, comme la Croatie voisine, de moyens lui permettant de développer son tourisme. Pourtant, à deux heures de vol de Paris à peine, ce pays montagneux et baigné par la mer Adriatique, face à l’Italie, recèle mille trésors.

Chaque rencontre est une fête. Même quand il s’agit seulement de tendre la main à quelqu’un d’égaré. Cet homme, ici sur son pas de porte, n’hésitera pas à prendre les clés de sa voiture pour vous mettre sur la bonne voie. Cette femme dans son salon de coiffure, fermera, le temps de vous condui re jusqu’à l’adresse montrée sur un bout de papier.

C’est peut-être ce que Vojo Stanic, éminent pein tre-poète installé à Herceg Novi, appelle l’« éthique de voisinage », selon laquelle « le voisin ressemble fortement au frère »... On y voit surtout l’enseignement d’une histoire plurimillénaire, chassé- croisé de royaumes, d’empires, depuis les Illyriens jusqu’aux Autrichiens, en passant par les Romains, les Bosniaques, les Espagnols, les Turcs, les Vénitiens, les Slaves, les Serbes, les Croates et les Albanais. Or, tous sont des bâtisseurs qui ont enrichi ce qui existait déjà avec leur propre culture, païenne et religieuse, catholique, orthodoxe, musulmane.

Il en résulte un patrimoine architectural d’une ampleur insoupçonnée dans ce pays grand comme un département français (13 812 km2), et dont les habitants (630 000) sont moins nombreux que dans la seule agglomération de Marseille. Trois tremblements de terre dont le dernier, en 1979, ont détruit des trésors inestimables. Mais l’héritage demeure considérable.

Chaque traversée de village dénoue le fil d’un édifiant tissu de civilisations. Le guide-interprète, un... Québécois, Jean-François Allard, s’est armé de patience, qui répète comme s’il s’agissait de la première fois, les conquêtes, les disputes, les influences et les legs.

Le voyage, 700 kilomètres en automobile, a commencé à l’aéroport de Tivat, dans les Bouches de Kotor, sur la côte dalmate. Tel un fjord norvégien, c’est un golfe enserré de montagnes abruptes. Sauf que ces monts évoquent la Haute-Provence. Plantés de cyprès élancés vers l’azur, d’oliviers séculaires, les sentiers respirent la garrigue, le fenouil, le thym. Le site est inscrit au patrimoi ne mondial de l’Unesco. Pour sa beauté naturelle, mais aussi pour ses villages, ses mosquées et ses églises.

Bordant la baie, Herceg Novi est l’une de ces perles. Havre d’inspiration des peintres et des poètes, le village s’enroule sur la colline. C’est aussi un jardin d’Eden embaumant le jasmin et mille essences rapportées par des générations de marins. Fascinante encore : la citadelle de Kotor, monument historique.

Chaque rue, chaque balcon, chaque église, à deux autels quelquefois, raconte un pan de 900 ans de brassage ethnique et confessionnel. Kotor réjouit parce qu’elle est toujours habitée. Pas comme Dubrovnik (Croa tie) dont la citadelle a été transformée en ville-musée.

Plus au sud, ourlée par l’Adriatique (le rivage monténégrin s’étire sur 200 km), Budva aussi est restée vivante. Quoiqu’elle renvoie une image artificielle. Budva, c’est « le Saint-Tropez du Monténégro », dit-on. Avant « la dernière guerre », la jet-set descendait sur l’île-hôtel de Sveti Stefan qu’une mince digue relie au rivage. Le vieux Nikola de Cetinje raconte y avoir séjourné. Mais il fronce les sourcils : « Vous n’allez pas que sur la côte, n’est-ce pas ? Tous les touristes sont là-bas. Mais bien peu connaissent l’arrière-pays. »

Il serait en effet dommage de ne pas emprunter la route dite « Serpentine », construite au XIXe siècle, dont les trente-deux lacets véhiculent, au départ de Kotor, la légende de la reine Milena. On raconte ainsi que l’ingénieur des ponts-et-chaussées épris de la belle, fit de l’initiale de son prénom trois virages... En surplomb, un « M » apparaît distinctement.

A deux pas, se trouve le mont Lovcen. Presqu’un lieu de pèlerinage. Car ici repose Njegos, plus grand auteur monténégrin, prince évêque en 1830, encore aujourd’hui qualifié par la presse locale de « figure cosmique », parce qu’il avait su notamment expliquer, avec finesse et psychologie, les complexes relations serbo-monténégrines.

A 2 h 30 de voiture, au nord de Podgorica, se trouve un autre site remarquable, Ostrog. C’est un stupéfiant monastère troglodytique juché à 671 m d’altitude. Construit au XVIIIe siècle par un ermite orthodoxe, il est le lieu le plus saint du pays.

L’automobile donne des ailes. Sur la carte routière, le lac de Skadar est une immense goutte bleue, environ 390 km, dont un tiers de la surface baigne l’Albanie. Les guides en parlent comme du plus grand des Balkans, réserve naturelle des pélicans et de mille autres oiseaux. Mais là n’est pas l’essentiel. Il faut se rendre, en barque, jusqu’au milieu. Alors se déploie un paysage de montagnes découpées en ombres chinoises et s’étire, comme en mer, la ligne d’horizon. Puis il faut prendre de la hauteur. S’engager sur le mince ruban d’asphalte qui s’aventure entre les vignes, les cyprès, la pinède, les chênes-lièges et les genêts, qui grimpe, épouse les con tours de la côte. Soudain, le lac surgit dans toute son époustouflante splendeur.

A 300 mètres en contrebas s’égrène un chapelet d’îlots posés sur l’eau figée au large d’un rivage en arabesque. Au-dessus : des vergers en terrasse, des champs piquetés de clochers et de minarets. Et puis il y a ces montagnes dressées tel un rempart, aux cimes enneigées longtemps du côté albanais.

La route redescend et l’on prend la direction d’Ulcinj. La cité balnéaire et sa vieille ville évoquent le cap d’Antibes, Monte-Carlo. Sauf qu’on y parle albanais et que retentit l’appel du muezzin. La « Riviera » comme on appelle ici aussi la côte, annonce la fin du voyage, par Dubrovnik. En franchissant la frontière croate, à 60 km seulement de Budva, on se demande quel sera le choix du Monténégro l’année prochaine. En 2006, ce pays dont la monnaie est l’euro, devra choisir par référendum de prendre ou non son indépendance vis-à-vis du grand frère serbe. Déjà, le petit pays se sent pousser des ailes.

Source : lefigaro.fr