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Giambattista Vico

 
Giambattista Vico est un philosophe napolitain méconnu. A l’aube de l’âge des Lumières, tourné vers l’avenir mais critique à l’égard de ses contemporains, Giambattista Vico fut l’une des figures de proue des « Contre-Lumières ».
mercredi 27 juillet 2005.
 
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Giambattista Vico

Au début du XVIIIe siècle, à l’orée de l’âge des Lumières, un philosophe italien se lève pour chanter les armes et les héros de temps très anciens, « universaux fantastiques » dont il veut montrer à ses contemporains qu’ils sont sans cesse appelés à renaître. A Hésiode et à la tradition égyptienne, le Napolitain Giambattista Vico a emprunté l’image des trois âges successifs de l’humanité : âge des dieux, âge des héros, âge des hommes.

Dans sa théorie, les « sectes du temps » ne s’enchaînent pas de manière linéaire, mais cyclique, selon le principe du « ricorso delle cose umane », de la récurrence des choses humaines « dans la résurgence des nations ». « Corso e ricorso », donc, « cours et recours » de l’Histoire dont la manifestation est la succession de trois espèces de nature (poétique, héroïque, humaine). De trois espèces de coutumes (la première fondée sur la piété, la deuxième sur la colère, la troisième sur le devoir), de trois espèces de droit naturel (divin, héroïque, humain), de trois espèces de gouvernement (théocratique, aristocratique, égalitaire). De trois espèces de langue (divine, militaire, vernaculaire), et, enfin, de trois espèces de carac tères (hiératique, héroïque, vulgaire), etc.

Pierre angulaire d’une « théologie civile raisonnée », ce mouvement ternaire se poursuit à l’infini par l’effet d’une étonnante mise en abyme théorique qui ensorcellera James Joyce, Benedetto Croce, Max Horkeimer et Pierre Boutang. Avec Vico, ils voulurent voir dans l’Histoire autre chose qu’une suite aléatoire et confuse, en l’envisageant comme un processus rationnel, mû par une intention bienveillante. L’ambition de Vico avait été d’élucider cette intention cachée de manière scientifique, d’où le titre de son livre : Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations. Dans le 18-Brumaire, Karl Marx sera, à son tour, l’héritier de ce catholique baroque lorsqu’il écrira que les hommes font l’histoire mais qu’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font, en prétendant leur apprendre.

Mieux que des mathématiques, que Descartes regardait comme le seul objet possible d’une connaissance véritable et certaine, c’est de la réalité historique dont Vico prétendit retrouver les lois en les rassemblant dans une vision unifiante. L’idée centrale de La Science nouvelle est l’assujettissement de la création artistique et littéraire à la marche de l’humanité vers des institutions pleines et bonnes. C’est pourquoi Vico accorde tant d’importance à la mythologie, qu’il n’envisage pas comme une fable sur l’origine mais comme le reflet de réalités sociales. Deux siècles avant Claude Levi-Strauss, Giambattista Vico s’est employé à interpréter les contenus spirituels des mythes en partant des processus sociaux qui les conditionnaient. Ce précurseur ne s’appelait pas pour rien Jean-Baptiste... Au seuil d’une époque que Karl Löwith et Carl Schmitt définiront comme celle de la « sécularisation », il s’est payé le luxe d’offrir aux siècles à venir une dialectique de l’agir humain et du gouvernement providentiel du monde.

Philologue, juriste, historien de l’art et des religions, théoricien du langage, Giambattista Vico fut en tous points un homme étonnant. Né à Naples en 1668, il se singularisa très tôt par un naturel « mélancolique et pénétrant ». Elève des jésuites, il fut enivré par la lecture d’Homère et Dante, dont son âge commençait de refuser la souveraineté poétique, embarrassé par ces témoins gênants de sa vacuité. Par la suite, ses maîtres furent Platon, Tacite, Bacon, Grotius. Il en seigna la rhétorique à l’université de Naples où ses collègues le disaient bizarre.

Bien que membre de l’Accademia Palatina, il vécut assez misérablement, ignoré de ses contemporains. Il s’en souviendra avec amertume dans un petit texte intitulé Vie de Giambattista Vico par lui-même. « Les plus impudents le traitaient de fou, ou, avec plus de politesse, d’extravagant, d’esprit obscur aux idées singulières. Quant aux plus malveillants, ils l’accablaient d’éloges. » Au moment de la parution de La Science nouvelle, les attaques vinrent de l’Allemagne protestante. Vico fut traité de « pédant très imaginatif, à moitié fou ». Il répondit à ces invectives dans les Vici Vindiciae, les revendications de Vico.

Tourné vers l’avenir, mais critique à l’égard du rationalisme desséchant de ses contemporains, attaché à perpétuer l’héritage de la tradition, Vico fut l’une des figures de proue de ce qu’Isaah Berlin a nommé les « Contre-Lumières ». Dans les récits de la mythologie, il a cherché à retrouver des universali fantastici, des « universaux fantastiques », images universelles avec lesquelles les hommes ont longtemps appris à vivre et à mourir. Avant que la raison ne ramène tout à l’intelligible.

Privée de ces images, l’Histoire est « tombée » dans l’âge des hommes, le règne du n’importe qui. Des universaux philosophiques ont remplacé les universaux fantastiques avec lesquels les poètes chantaient les héros. Les sentiments, les amours, les saisons, les mots mêmes de l’homme sont devenus vulgaires. La métaphore a cessé d’être le lieu du dévoilement de l’être. On n’a plus osé dire « le sang bout dans mon coeur ». « Je suis en colère » a paru suffisant.

Mais tout peut toujours revenir. C’est la grande leçon de La Scienza nuova, chef-d’oeuvre que le Napolitain publia une première fois à ses frais en 1725. Le livre n’eut guère de succès. Deux autres éditions italiennes, parues en 1730 et 1744, ne permirent pas de conjurer cette malédiction. Dès l’origine, La Science nouvelle a semblé condamnée à demeurer un chef-d’oeuvre méconnu. En France, les esprits curieux l’ont découvert après 1827, grâce à Jules Michelet, qui en a donné une version partielle, « belle infidèle » dont la valeur est aujourd’hui documentaire. Une nouvelle traduction française, due à Alain Pons, a paru il y a quelques années. Elle est scrupuleuse. Viendra-t-elle enfin, avec elle, l’heure de Vico ?

Par Sébastien Lapaque, lefigaro.fr