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Michael Cimino

 
Michael Cimino réalisateur a connu le paradis avec "Voyage au bout de l’Enfer " et les portes de l’enfer avec l’échec de "La Porte du paradis". Michael Cimino reste un mythe d’Hollywood Boulevard.
samedi 23 juillet 2005.
 
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Michael Cimino

Une marguerite s’effeuille ainsi sur Hollywood Boulevard : être célèbre, être une légende, être un mythe. « Et ensuite éventuellement un spectre », ajoute notre homme. Brando, dit-il, est un spectre. De lui, Cimino, on dit qu’il est un mythe. Son nom se prononce Cha-mee-No, il fait le bruit du barillet d’un flingue au supplice de la roulette russe, mais s’estompe doucement, n’étant plus alimenté que par le souvenir. 1978. Son Voyage au bout de l’enfer le mène sur l’Olympe aux oscars. 1980. A la Porte du paradis, l’épopée tourne à l’échec, il s’effondre. Il serait plutôt une ombre.

Sa carcasse frêle et chancelante d’1,65 m s’abrite sous un chapeau de cow-boy. Ses yeux se planquent derrière des lunettes noires. Sa peau cireuse ne laisse rien voir de son âge. Ses mains ont les articulations enflées, brisées naguère par des combats de catch et des séances d’haltérophilie. Sa voix enrouée, encombrée d’une toux sèche, est aimable, généreuse de mots plus que d’informations, mais s’agace du vieux procès en mégalomanie qui le carbonisa voilà vingt ans. « Qu’en pensez-vous, est-ce que j’ai l’air d’un mégalomane ? Dites-le moi si vous le pensez ! »

Il fut en tout cas l’enfant acharné d’un Hollywood fou, cocaïné et hors normes. Il fit repeindre l’herbe pour qu’elle ait l’air plus vert et verser du sang animal sur les plaies humaines pour qu’elles aient l’air plus vrai. Mille folies des grandeurs émaillent l’histoire de la Porte du paradis, sorti la même année que le Raging Bull de Scorsese. « Si demander le meilleur aux gens, c’est être irraisonnable, alors je suis irraisonnable ! » Le film, fresque d’une conquête de l’Ouest sanglante et sans mythologie, fut boudé par la critique et le public. United Artist ferma ses portes. La déraison Cimino n’était plus qu’une ardoise au pays du dollar. Cimino fit encore quelques films. La liste de ses projets non aboutis est aujourd’hui plus longue que celle de ses réalisations.

On écouterait pourtant des heures l’ancien raconter Lee Marvin, saoul, bras en croix sur le capot du break Mercedes, incapable de retrouver sa maison. La voiture qui tourne et tourne dans Beverley Hills, Lee Marvin qui hurle : « Stop ! J’ai une bonne idée. Retournez au coin de Sunset et Doheny, on va s’acheter une carte des stars, comme ça, on pourra retrouver ma putain de maison. » (A Beverley Hills, il existe un plan des villas des célébrités comme au Père Lachaise, celui de leurs tombes.) Demi-tour, arrêt sur Sunset. « Lee, ta maison n’est pas sur la carte ! » Lee, avec son cigare, sur le toit de la voiture : « Ma maison n’est pas sur cette putain de carte. C’est quoi ce merdier ? ! »

Mais les histoires de star finissent mal en général. « Mon meilleur ami s’est tué avec le flingue que lui avait offert Sam Peckinpah. C’était un type drôle, grand connaisseur de Shakespeare, il avait toujours un bouquin du poète Coleridge dans la poche arrière de son jean. Il s’est réveillé un samedi matin, il a marché jusqu’à la cuisine, il a tué sa femme. Il est allé dans la chambre, il s’est roulé dans les couvertures, il s’est tué. » Cimino parle de « trous » dans sa vie. Il vit essentiellement à New York désormais, ou dans son ranch du Montana. Parfois, il rejoint sa maison de Los Angeles... et n’en sort pas que pour faire ronronner ses voitures de collection. Un soir, il se rend à une fastueuse « party » chez le romancier et cinéaste Michael Crichton, lequel lui fait remarquer qu’il est bizarre, « froid comme un concombre ». Cimino lui répond : « J’ai pris quatre doses de Valium avant de venir. » Dans sa piscine, plus personne ne se baigne. L’eau est couverte d’aiguilles de pin couleur rouille. Il est l’ombre d’Hollywood.

L’ombre aussi d’un enfant doué qui dessinait parfaitement les visages à cinq ans, faisait de l’escrime, excellait au sabre et au fleuret, distribuait ses jouets aux petits voisins, rêvait d’être juif orthodoxe lorsqu’il voyait son meilleur copain mettre le tefillin (phylactère), d’être noir pour mieux vibrer sur la musique, d’être un Indien... pour finir sans visage sous le chapeau d’un cow-boy. Il ne veut plus dire sa date de naissance (estimation des biographes : février 1939), ni le métier de son père (éditeur musical). Il efface les traces. Ne se ressemble plus. Sa tête ne dit plus rien d’un probable voyage d’immigrants italiens vers New York.

La rumeur s’est chargée de dévisager un peu plus l’ex-surdoué des studios. Elle le prétend, avec insistance, transsexuel. « J’avais une petite copine totalement droguée et alcoolique qui racontait partout que j’adorais m’habiller en fille. Même ma mère m’a appelé. "Michael, as-tu changé de sexe ?" "Je te demande pardon ?" "As-tu changé de sexe ?" "No !! Et la prochaine fois, appelle-moi quand tu as quelque chose d’intéressant à me dire." »

Lui raconte quelques opérations après des accidents, et, surtout, une visite chez un docteur de Beverley Hills, le même que Mel Brooks qui chantait fort quand on l’examinait. Chaque année, le médecin faisait une radio de sa poitrine. « Après cinq ans, il me montra toutes les radios. "C’est quoi cette chose noire ?" je lui demandai. "C’est votre coeur." "Mais là, il est trois fois plus gros que là !" "Vous avez pris beaucoup trop de poids, le coeur est forcé de s’adapter. Mais sachez que vous pouvez faire une attaque d’un jour à l’autre..." » Alors, Cimino a repoussé donuts, junk food, pizza, bonbons, McDonald’s... Il en fait la liste détaillée comme si chaque aliment rejeté le faisait vomir davantage l’Amérique, dont il se veut un perdant magnifique et incompréhensible.

Il n’écrit plus pour elle. Son premier roman Big Jane, voyage en musique d’une grande blonde à travers les Etats-Unis et jusqu’à la Corée en pleine guerre, a été primé en France, traduit en plusieurs langues, mais jamais publié chez lui. « Je ne veux pas que ce soit publié là-bas. J’aime tant le personnage. Je ne veux pas que les médias la touchent, fassent d’elle une représentation de ça ou ça. » La version écrite de sa main aux doigts tordus, dans sa langue maternelle, n’existe donc que pour lui. Le cow-boy tombé pour avoir pompé trop de dollars, formidable conteur des tensions américaines, ne se cherche plus de reflets à domicile. « Après mon premier film, on m’a traité de misogyne. Après Voyage au bout de l’enfer, on m’a dit fasciste. Après la Porte du paradis, j’étais marxiste. Après l’Année du Dragon, j’étais raciste. Toute ma vie, on m’a collé des étiquettes. Mais les personnages ne vous engagent pas ! » Il vote encore. Ne dira pas quoi, fait sentir que son mépris désenchanté pour Hollywood embrasse acteurs, auteurs bavards et engagés à gauche. De George Bush, il dit juste qu’il est passé par la même université, Yale. Lui y étudiait l’architecture.

Depuis des années, il rêve de tourner la Condition humaine de Malraux dont il peaufine le scénario. Il y croit encore, sans dire d’où reviendra l’argent. Lorsqu’il avait environ 7 ans, sa mère lui a prédit : « Soit tu te tueras au travail, soit tu finiras clochard. » Il s’est tué au travail.

Par Judith PERRIGNON, liberation.fr