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Sonny Rollins

 
Toujours endeuillé depuis la perte de sa muse Lucille, lors du 11 Septembre, Sonny Rollins, le légendaire saxophoniste américain décline tout son art sous le soleil d’Antibes-Juan les Pins.
vendredi 22 juillet 2005.
 
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Sonny Rollins

Enfoncé dans un fauteuil de sa suite, jambes allongées, lunettes noires au soleil méditerranéen, Sonny Rollins médite sur le monde tel qu’il va. Mal : « Je ne sais si c’est ce que disent tous les gens vieillissants, mais les choses semblent vraiment aller de mal en pis », soupire de sa voix douce et pensive, avec un sourire, le maestro. Il va sur 75 ans et arrive de New York. Des bribes de jazz montent de la sono de la pinède Gould, où il donnera ce soir son unique concert de l’année en Europe. Pourquoi Juan ? « Un endroit très agréable et beau, même si l’environnement y a sans doute été beaucoup détérioré depuis mon premier concert en 1974, avec Erroll Garner et Randy Weston. J’ai rencontré ici un des publics les plus exubérants... Je ne connais pas tous les festivals, mais Juan est celui que je préfère... »

D’Antibes-Juan-les-Pins, Sonny Rollins ne verra pourtant que la scène de la Pinède. « Quand je suis ici, je ne sors pas ; je ne joue pas au golf, je ne vais pas aux concerts, je pratique mon yoga, en reclus... J’ai envie d’être seul. Je ne vois plus d’intérêt à faire ce que font tous les autres... » Encore moins depuis qu’il a perdu Lucille, son épouse adorée, muse et conseillère de plus de trente ans, décédée en novembre. Désormais, le seul compagnon du géant à la barbe et aux cheveux blancs est cet instrument biscornu aux ors mats, usé d’avoir tant bourlingué et connu tant d’éruptions sonores sous les doigts agiles et puissants de celui qui restera comme le « Colosse du saxophone ». Il le caresse, ne laissant personne le toucher, et le pose avec une infinie tendresse sur son lit.

Fini Tribeca. Le monde va encore plus mal depuis le 11 septembre 2001 : « J’étais dans mon appartement de Tribeca, au 40e étage, à six blocs du World Trade Center. J’ai entendu un jet hurlant passant très bas au-dessus de nous. Puis Whâoum ! un énorme impact. J’ai cru à un accident dans la rue. Mais la radio, que j’ai la sale habitude de laisser allumée en bruit de fond, a commencé à parler de ce qui s’était passé. Nous avons allumé la vieille télé noir et blanc. Et là j’ai vu le second appareil s’écraser. Nous avons descendu les quarante étages à pied. Des femmes criaient et hurlaient, il y avait de la fumée toxique partout... Le lendemain, la Garde nationale nous a évacués... » Depuis ce jour, Rollins ne vit plus à Manhattan, mais dans une petite ville au nord de New York, Germantown.

Quatre jours plus tard, il était sur scène, à Boston. « Je voulais annuler ce concert. J’étais trop choqué, je tenais à peine sur mes jambes. Mais Lucille a tenu à ce que j’honore l’engagement que j’avais pris... » Ce « concert du 9/11 » a été enregistré et sortira en CD début septembre : « Tout le monde, mes musiciens comme le public, était plus sombre, plus retenu, plus sérieux que d’ordinaire... Il y avait partout dans le pays une nouvelle atmosphère. Chacun plus respectueux des autres... Ça n’a pas duré, évidemment... »

« Complot ». Aujourd’hui, le vieux rebelle, qui composa en 1958 The Freedom Suite, véritable manifeste des droits civiques, puis, en 1998, Global Warming, n’a rien perdu de son esprit contestataire, même s’il a mis une dose de spiritualité orientale dans son jazz. Il fustige « un complot pour abrutir le pays », qu’il voit à l’oeuvre dans la disparition de l’information dans les médias au profit de l’« entertainment » : « On passe des jours à suivre le procès de Michael Jackson et on ne dit rien de tous ces innocents qui meurent en Irak. »

Evoquant, sans vouloir insister (« pour ne pas déprimer davantage »), le racisme toujours à l’oeuvre, auquel il n’échappe pas malgré sa célébrité, il s’en prend, lui qui se dit « intensément religieux » (tendance Bouddha), à la religion frelatée de l’Amérique (« Jésus n’aurait pas porté une Rolex »). Il s’inquiète d’un « climat fascisant, dans le sens où tout le monde est un superpatriote, et que la seule chose qui compte, c’est de gagner la guerre ».

L’enfant, élevé à Sugar Hill, à Harlem, dans les années 30, a été éveillé à la politique par sa grand-mère, « une militante nationaliste noire qui m’emmenait manifester contre la discrimination à l’embauche des Afros-Américains... » Paul Robeson, le grand acteur et chanteur (1898-1976), était « un de mes héros, car il se battait pour les droits civiques à une époque où c’était autrement plus dur pour un Noir de relever la tête. Aujourd’hui, hélas, j’ai l’impression de voir revenir cette époque, pas seulement du point de vue racial, mais aussi en raison du matérialisme... »

C’est avec Without a Song, de Robeson, qu’il a commencé son « concert du 9/11 ». Il reprendra le morceau à Antibes. « Un air très pertinent, je trouve. Le jazz était, et reste, une musique de protestation, une revendication de dignité que la société américaine ne voulait pas accepter, car elle parle de liberté... » Jouer du saxophone est cependant devenu quelque chose de plus, en soixante ans de carrière ­ « quelque chose de sacré, que je ne prends pas à la légère, un don du Créateur qui m’a transformé. Quand j’étais jeune, j’ai pu me montrer arrogant, mais à présent je suis inquiet avant chaque concert Ñ car j’en ai donné de mauvais, et j’en donne encore... Il me faut pratiquer chaque jour ».

Dans l’hommage qu’il vient de lui consacrer dans le New Yorker, le critique Stanley Crouch, qui voit en Rollins le plus grand jazzman et improvisateur vivant, affirme que, « depuis 1980, il a exprimé son talent presque uniquement sur scène ». L’intéressé estime en réponse, « en toute modestie, avoir fait quelques bons disques », depuis les mythiques Saxophone Colossus (1956) ou The Bridge (1962).

« Derviche tourneur ». Mais sur scène, comme l’an dernier à Juan, où il déversa plus de trois heures durant un magma incandescent de sons et de rythmes, « je suis saisi par une énergie qui vient d’ailleurs, je ne pense plus à rien, ça va trop vite, le vide se fait dans ma tête, je ne sens que la pulsation du public avec lequel je tente d’entrer en communication ». Il se compare lui-même à « un derviche tourneur » et accepte le mot de « transe » pour décrire son art.

Il y a enfin ce blues, plus fort d’année en année, du dernier géant encore debout. Cette année, Juan a commémoré le 50e anniversaire de la mort de Charlie Parker (« Nous étions les disciples de Bird », rappelle Rollins). Le festival devait recevoir McCoy Tyner (qui fut le pianiste de Rollins et de Coltrane). Mais celui-ci, hospitalisé, a dû renoncer ­ ce qui bouleverse Sonny quand il apprend la nouvelle : « Mon Dieu, McCoy, ce n’est pas possible !... Je l’ai connu quand il était encore à l’école. Je vais prier pour lui... »

Après une brève méditation, Sonny Rollins se reprend : « Nous ne pouvons pas nous laisser submerger par le fait que nous sommes tous mortels... Bien sûr, je sens toujours sur scène avec moi l’esprit de tous ces gens que j’ai connus. Je veux m’assurer que cette période où j’ai vécu, la grandeur et l’âme de cette musique, celle de Lester Young, Coleman Hawkins, Monk et Miles, ne se perdent pas, que ma musique leur rend toujours hommage. Mais prétendre en être l’ultime incarnation serait m’élever à un niveau que je ne mérite pas... Je continue de chercher, et je chercherai tant que je pourrai jouer de ce saxo... »

Par Patrick SABATIER, liberation.fr