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Régis Boyer : Les Vikings

 
Régis Boyer est professeur de langues, littérature et civilisations scandinaves à l’université de Paris-Sorbonne, où il dirige L’Institut d’études scandinaves. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de référence et de nombreuses traductions. Régis Boyer tente de comprendre l’origine du « mythe Viking ».
jeudi 21 juillet 2005.
 
Les Vikings de  Régis Boyer - 4.6 ko
Les Vikings de Régis Boyer

Le Figaro littéraire.- Ce phénomène suscite une fascination qui semble inépuisable. Comment l’expliquer ?

Régis BOYER. - Je n’ai pas la réponse ! Je crois qu’il y a un mythe du Nord qui nous hante depuis l’Antiquité et que l’on trouve déjà chez Tacite, chez Pline l’Ancien, chez Strabon. Chez les Romains, déjà, la lumière, lux, vient du Nord. Une fascination associée à la quête de pureté que le romantisme qui n’a rien arrangé réactivera au XIXe siècle. Où est l’Hyperborée sinon dans l’extrême Nord ? Où Jason va-t-il chercher la Toison d’or ? Dans le Nord, et ainsi de suite... Les fantasmes sur le « grand Aryen blond aux yeux bleus » découlent de cette mythologie, si on peut dire, bien qu’il y ait dans ces pays scandinaves beaucoup de bruns, mais c’est ainsi. Il y a quelque chose qui résiste à la raison dans cet ensemble de légendes qui ont bâti le mythe viking. En réalité, nous connaissons mal le monde des Vikings et projetons sur lui des stéréotypes auxquels nous tenons : par exemple, l’idée qu’ils étaient de terribles barbares.

Ce n’était pas le cas ?

Oui et non. N’oublions pas que ceux qui écrivent sur eux en Occident, notamment en Angleterre et en France, sont leurs victimes et qu’ils n’ont aucune raison de les embellir ! Evidemment, les Vikings ne sont pas des délicats. Ils arrivent sur leurs esquifs, la nuit, raflent des chevaux puis frappent les villes de foire à l’aube et vont droit sur les prieurés. Là, avec leurs hachettes, ils brisent les reliques des saints pour en extraire l’or et démoraliser les croyants et surtout mettent le feu. Ce sont les plus grands incendiaires du Moyen Age ! Le feu, plus le sacrilège : comment voulez-vous que les clercs ne les voient pas en agents du démon ? Pourtant, une fois hors de leurs bateaux, les Vikings ne sont plus guère redoutables. A terre, ils ne gagneront jamais une bataille ! Ils sont trop peu nombreux et moyennement armés. Les Arabes, qui dominent la Méditerranée et n’eurent jamais à les subir, les voient, eux, en ethnologues, et sans doute plus objectivement. Dans leurs rapports diplomatiques, ils les appellent les « madjus, ce qui veut dire « sorciers », et les voient comme des experts en commerce en tout genre, sans être effrayés le moins du monde !

Comment expliquer que les Vikings se soient transformés en « prédateurs » alors qu’on oppose traditionnellement la guerre aux vertus du commerce ?

Vous croyez qu’aujourd’hui le commerce international n’est pas une forme de guerre ? Les commerçants de l’époque étaient aussi des pirates, à commencer par les Sarrasins. Germains du Nord, les Vikings sont commerçants par nécessité car les pays d’où ils viennent, Danemark, Norvège, Suède et Islande, sont pauvres et sous- développés. C’est pour cela qu’ils sillonnent les mers et remontent les fleuves. Jusqu’au jour où l’Empire carolingien s’affaiblissant, à partir de l’an 800, ils s’aperçoivent qu’il est plus rapide d’obtenir ce que l’on veut avec une hache à double tranchant qu’en d’interminables palabres. Mais ce sont les mêmes hommes qui font commerce et qui guerroient ! Ce qui est étonnant au regard de la théorie de Georges Dumézil, le grand penseur de la tripartition des fonctions chez les peuples indo-européens, pour qui il y a d’un côté les hommes voués au sacré et au religieux, de l’autre l’ordre des guerriers, et enfin les hommes du profane, occupés au travail et au commerce. Or, les Vikings font un peu tout cela, ils sont à la fois paysans, soldats et commerçants !

Comment appréhender cette civilisation, qui a laissé si peu de traces en terme de monuments ?

Par l’archéologie d’abord. C’est l’étude archéologique qui nous renseigne sur leur type d’habillement, leur armement, leurs monnaies d’échange, sans oublier bien sûr leurs bateaux. Avant tout, ce qui fait que le Viking, c’est le bateau. Surtout pas le drakkar, que l’on se représente énorme et qui est une pure invention, mais le Knörr, qui est leur bateau à tout faire - commerce, cabotage... -, esquif souple et léger qui glisse sur l’eau et suit le courant à toute allure, un vrai prodige de technologie.

Le drakkar serait-il une pure invention ?

C’est un journaliste au XIXe siècle qui a lancé cette expression de drakkar. Mais l’usage remonte à très loin puisque les Vikings avaient l’habitude de nommer leur bateau à partir de noms d’animaux censés effrayer l’adversaire comme le dragon ou le serpent. Donc, le Viking ne partait pas sur son Knörr, mais bien sur son dragon. Or, dragon se dit dreki en vieux norois. Sans son Knörr, le Viking n’existe plus. Une fois qu’il disparaît, il n’y a plus de phénomène viking. Le Viking cesse d’être un prédateur et s’assimile. Il deviendra anglais, russe, et chez nous normand, mais c’est une tout autre histoire qui commence.

Assimilés mais aussi créateurs. N’ont-ils pas fondé l’Etat russe ?

C’est plus compliqué. Ils ont d’abord fait du commerce dans ces régions jusqu’à Byzance, à partir du Ve siècle après Jésus-Christ. Les Varègues, Scandinaves venus de Suède, avaient des comptoirs dans les régions de Kiev. Dans une chronique du XIIe siècle, le moine Nestor écrit que « les Slaves incapables de se gouverner demanderont aux Varègues de leur « donner des chefs ». Les Varègues en question ne se le sont pas fait dire deux fois. Ils vont, sous la houlette d’un certain Rurik, encadrer ces Slaves avec qui ils commercent depuis si longtemps. Dans la principauté de Kiev et à Novgorod, comme ils feront aussi en Normandie, ils vont se fondre dans la population plutôt que la coloniser. Si l’on pense aujourd’hui que le mot Rus pourrait descendre du mot suédois Rhos ou Rhus, qui veut dire « roux », c’est probablement en référence aux Vikings. Même si l’on ne peut pas dire qu’ils ont « créé la Russie », ce n’est quand même pas rien.

En France, ils sont venus aux portes de Paris. Qu’est-ce qui les arrêta ?

D’une certaine manière, ils ont contribué à créer Paris en tant que capitale. Avant eux, la ville dominante était Lyon, Lugdunum. Ce sont leurs incursions qui nous font comprendre à quel point Paris est important stratégiquement. Si cette ville tombe, la Francie est envahie. Et c’est Eude, le père de Hughes Capet, qui, en 885, va conquérir une grande part de sa légitimité en stoppant leur avancée. D’une certaine manière, ils vont oeuvrer à la formation de l’Etat capétien. En 912, quand le roi Charles le Simple signe la convention de Saint-Clair-sur-Epte, qui fait du chef Rollon le premier duc de Normandie, on peut considérer que les Vikings deviennent des Normands. La victoire de Guillaume le conquérant, à Hastings, en Angleterre, en 1066, marque la fin de l’aventure viking en Occident.

Dans Le Secret des Vikings, Joël Supery affirme que leur sens de l’aventure commerciale est précurseur de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

M. Supery devrait ouvrir un supermarché plutôt que de faire de l’histoire. Dans ce livre abracadabrant, il prétend démontrer que les Vikings ont colonisé la Gascogne et l’Aquitaine et concerté des plans d’attaque machiavéliques pour dominer commercialement l’Occident. C’est l’inverse de la démarche scientifique : la volonté d’exploiter une thèse que l’on désire légitimer en l’échafaudant à partir de chroniques du Moyen Age dont tous les historiens sont d’accord pour nier le caractère rigoureux. Le clou du livre étant la découverte par M. Supery qu’Henri IV descend des Vikings ! Ce n’est pas la première fois, ni sans doute la dernière, que ceux-ci provoquent une telle débauche d’imagination.

Par Paul-François Paoli, lefigaro.fr