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Chatwin : Œuvres complètes

 
En regroupant en un seul volume les Œuvres complètes de ce dandy, éternel nomade, qu’était Chatwin, c’est une invitation au voyage que nous offre les éditions Grasset.
jeudi 21 juillet 2005.
 
Bruce Chatwin : Œuvres complètes - 4 ko
Bruce Chatwin : Œuvres complètes

Tignasse blonde comme les blés, longue silhouette d’androgyne, Bruce Chatwin fut notre Gatsby, un dandy en Pataugas qui écuma la planète dans tous les sens, parce qu’il avait le diable au corps. De ses odyssées, il rapporta quelques livres étincelants, fouettés par les vents du large, qui ne tardèrent pas à le hisser sur le pavois, tel un Petit Prince parachuté dans le cercle enchanté des travel writers. Cette étiquette, pourtant, il n’aimait pas qu’on la lui colle sur les épaules : la vraie vocation de cet écrivain-voyageur était non de voyager, mais d’écrire... Styliste d’abord, et bourlingueur de surcroît, Chatwin savait que la seule grande aventure est celle du Verbe, et, si ses amis le surnommaient Bruce « Chatterbox » (moulin à paroles), c’est parce qu’il était un fakir de la prose. « C’était un magnifique conteur à la volubilité schéhérazadienne, se souvient Salman Rushdie, un gitan érudit, un imitateur et un rigolard de première classe. »

Fauché par le sida à 48 ans, en 1989 - il fit croire à ses proches qu’il avait contracté en Chine une mystérieuse maladie de la moelle épinière - Chatwin passa une bonne partie de sa courte vie sur la route caillouteuse qui mène vers le Grand Ailleurs. Il n’était pourtant pas né sur un tapis volant, mais dans les brumes plombées de la poisseuse Sheffield. Et, malgré tout, son enfance fut marquée par les lointains. Parce que ses oncles vagabonds avaient dispersé leurs traces aux quatre coins du monde. Et parce que son père, officier de la Royal Navy, sillonnait les océans en traquant l’ennemi hitlérien. Sans parler de ce patronyme prémonitoire, Chatwin, qui signifie « chemin sinueux » en vieil anglais...

C’est au début des années 1960, à 22 ans, que le wander boy commença à courir le monde (pays de l’Est, Afghanistan) pour le compte de Sotheby’s, une maison où il était entré comme magasinier avant d’en devenir l’un des experts les plus talentueux - grâce à son « œil » infaillible, surtout dans le domaine de la peinture impressionniste. Puis, écœuré par les intrigues des marchands de tableaux, il claqua la porte de son employeur, étudia l’archéologie, fut reporter au Sunday Times Magazine et, soudain, glissa sa clef sous le paillasson de la réussite trop facile. Il avait 35 ans. Il chaussa alors ses semelles de vent et ne cessa d’enjamber les frontières, sur des sentiers qui sont désormais les chemins de nos rêves. Et qui se perdent entre les boucles de la Volga et les trottoirs de Samarkand, les pampas de la Terre de Feu et le bush australien, les rivages de Tanger et les cimes du Péloponnèse - où son épouse, Elizabeth, et son vieux complice Patrick Leigh Fermor dispersèrent ses cendres.

Et s’il faut se dépouiller quand on pérégrine - dixit Nicolas Bouvier - Chatwin sut le faire : pour seul bagage, il n’avait qu’un sac à dos dans lequel il avait glissé les Trois Contes de Flaubert, une théière, un laguiole et les fameux carnets de moleskine noire où son stylo Montblanc consignait les murmures de la planète. Avec une écriture épurée, décantée, qui révèle un minimaliste de l’infiniment grand.

Miracle : les éditions Grasset nous offrent, en un seul volume, les Œuvres complètes de Chatwin. Trois romans (Le Vice-Roi de Ouidah, Les Jumeaux de Black Hill, Utz), des textes autobiographiques, des essais, des reportages au long cours et les deux récits de voyage qui ont fait de lui un auteur culte. Le premier, En Patagonie, réconcilie Jules Verne et Francisco Coloane sous les blizzards de l’Amérique australe. Le second, Le Chant des pistes, est une magistrale saga ethnographique et métaphysique, sur les traces sacrées des Aborigènes d’Australie. Lire - ou relire - Chatwin, ce n’est pas seulement faire provision d’exotisme : c’est participer à un étourdissant safari spirituel. En vidant cul sec la gourde de l’absolu, à la belle étoile.

Par André Clavel, lexpress.fr