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Blood and Bones de Yoichi Sai

 
Blood and Bones est tirée de la nouvelle de Yang Seok-il, appellé "Chi to Hone". Le film est centrée autour d’un homme Kim Sun-pei, qui émigre de l’île coréenne de Jeju pour Osaka au Japon en 1923. D’une nature extrêmement violente, avare, égocentrique, Kim Sun-pei, magistralement interprété par Kitano se fait hair de tous et finira ses jours, seul, en Corée du Nord.
mercredi 20 juillet 2005.
 
Blood and Bones de Yoichi Sai - 7.8 ko
Blood and Bones de Yoichi Sai

« Tu me détestes ? » Il pose cette question à son épouse, après l’avoir prise de force, ici, devant nous. Elle le hait. C’est parti pour 2 h 30 de fureur. Blood and Bones est le dernier coup de latte en date de Beat Takeshi, le double malfaisant de Kitano (Libération du 7 jullet), acteur principal et producteur de cet étrange film qui a fait de la détestation pure son arme première de séduction.

Voici donc, de retour, l’homme que vous aimeriez haïr. Il est coréen, mais l’histoire (l’occupation de la Corée par le Japon dès 1905) l’a exilé à Osaka en 1923. C’était un enfant des ghettos coréens, assigné à résidence, un étouffé économique, une larve de la société japonaise, mais devenu bientôt maître de ces mêmes rues (il fait fortune dans le surimi) jusqu’à finir usurier, exploitant ses frères qui n’ont pas réussi, vieillissant macéré au jus de sa propre haine. Toute une vie à n’être que le produit en retour d’une place historique bafouée : il est de cette génération de Coréens que le Japon voulait bien enrôler comme chair à canon, mais qu’il a, sitôt la Seconde Guerre mondiale finie, repoussée, méprisée.

Blood and Bones est une fresque historique. Enfin, si on veut. C’est au corps à corps, dans une sorte d’élégie de la baston, que Yoichi Sai raconte l’histoire des hommes, et comment ils se tapent dessus. Il faudra traverser les cendres bouillantes, la bataille, les baises brutales, des barbaques égorgées, une viande fourrée d’asticots, une tentative de suicide à la mort aux rats, une agonie, un père et un fils qui se foutent dessus : demandez le programme. C’est l’histoire, écrite les dents serrées, par les perdants, dans l’aveuglement de la vengeance. Film ambigu, épais : personnage infect, mais excusé ­ il n’a reçu que de la négation. Il est le corps d’un gâchis historique. Son désastre en sera plus que jamais intime. Son temps l’a produit méchant.

La chair du film, dans son antipathie comme dans sa santé, a quelque chose du Bertolucci de 1900, en moins inspiré. Yoichi Sai, né à Nagano de parents coréens, va au charbon (à voir le carnage) mais il lui manque une fermeté de cinéaste qui nous aurait évité la musique inutile, les complaisances à tout-va, cette envie de ne rien épargner. Pourtant, ce film est une intrigue : car c’est une chose infiniment tordue que de se lancer dans une fresque historique quand on ne croit pas à l’Histoire comme mouvement. Une pollution d’énergie, une violence répétée, un acharnement à tout désagréger : il n’y aura pas d’Histoire tant que cet homme-là en sera la victime et le moteur. C’est la folie du film, sa mégalomanie, son appétit infini pour le saccage.

C’est toutefois de cette folie que Kitano et son sbire tirent toute la force malade de l’entreprise : ne reposer que sur du cramé, de la terreur, des chairs putréfiées. Cette épopée pue la chienlit monstrueuse, c’est son musc. Kitano y déploie son registre infâme favori (il devrait cependant se méfier du devenir Dustin Hoffman qui le guette : jouer un aveugle, un vieux, plus rien ne lui fait peur). A haute dose énergétique, ce chant du mal bien écoeuré fascine. Il s’y entend pour dire la bête en l’homme, nous faire déguster : « Bois mon sang ! » Jusqu’à la lie.

Par Philippe Azoury, liberation.fr