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J’avais 8 ans de Françoise Huguier

 
La photographe Françoise Hugier avait 8 ans lors de son enlèvement au Cambodge en 1950. Revenant sur les traces de cette page de sa vie, elle y est retournée en 2004 et nous en délivre le récit à travers ses photos enrichis de ses textes.
mardi 19 juillet 2005.
 
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J’avais 8 ans de Françoise Huguier

Françoise Huguier dit que cette histoire était tombée dans le fin fond d’elle-même au point de l’avoir complètement occultée. Même ses amis proches n’étaient pas au courant. Françoise Huguier avait 8 ans lorsqu’elle fut enlevée par les indépendantistes cambodgiens durant huit longs mois. C’était en 1950. Elle n’est revenue sur les lieux qu’il y a un an et demi, se libérant enfin de cette histoire cadenassée dans son esprit. La photographe expose actuellement son travail de mémoire à Arles, dans le cadre des Rencontres de la photographie, et publie chez Actes Sud le récit en images de ce pèlerinage.

« Je me suis dit que bientôt il n’y aurait plus de témoin de cette histoire, confie la photographe. Ma mère vieillit et mon frère qui a tout conservé de notre histoire m’a poussé à le faire. » A l’époque du rapt, seul France-Soir avait parlé de l’affaire : « Attaque dans une plantation de caoutchouc : le Vietminh enlève deux enfants », avait titré le quotidien daté du 28 et 29 janvier 1951.

La guerre d’Indochine s’exportait alors au-delà des frontières du pays, et la plantation d’hévéas dirigée par le père de Françoise Huguier au Cambodge était depuis longtemps gardée par des hommes en armes. Françoise et son frère Patrick, âgé de 12 ans, avaient été enlevés au mois d’août précédent lors d’une fête de colons dans une plantation voisine. Des indépendantistes cambodgiens, les Issarak, avaient attaqué les lieux, prenant les deux enfants et trois adultes en otage à l’issue d’un échange de coups de feu meurtriers.

Le récit que fait Françoise Huguier de la fuite dans la jungle et des mois de détention qui s’ensuivirent dans deux camps dirigés par la rébellion Issarak et Vietminh est à la fois sobre et extraordinairement riche en détail. De ceux qu’une petite fille de 8 ans peut graver dans sa mémoire au détriment parfois des considérations politiques et stratégiques.

L’ancienne captive se souvient de la morsure des fourmis noires, des insectes qui grouil laient, des livres de Babar que ses parents lui envoyaient lors des échanges de courrier avec la rébellion, de ses pieds qui grandissaient trop vite dans les sandales, de sa peur d’aller aux toilettes à cause des tigres qui rodaient. Elle ne s’étend pas sur les crises de paludisme, la gale, la vermine, l’amaigrissement et les plaies qui ne cicatrisent plus, mais rappelle la liesse qui régnait lors de leur libération obtenue grâce à l’intervention des bonzes, sans que les autorités françaises ne se soient jamais vraiment manifestées.

C’est à travers les yeux de la petite fille de 8 ans que le spectateur revit l’histoire d’une époque qui meurtrit encore là-bas le présent. De retour au Cambodge en 2004, Françoise Huguier est d’abord repassée par la plantation de son père, aujourd’hui propriété de l’Etat. Elle a photographié les « saigneurs » d’hévéas, des enfants cambodgiens qui ont remplacé les Indochinois d’hier qui y étaient recrutés de force, fixant sur la pellicule des adolescents au visage grave, la chemise maculée de sève. Elle a retrouvé le cercle de la plantation de Chup où eut lieu l’attaque, qui est dévoré par la végétation comme cette piscine remplie d’eau verte et moussue où ne surnagent que les insectes.

En alternant les clichés en noir et blanc et la couleur qui se teinte ici de bleu, l’exposition et le livre effectuent un aller-retour permanent entre l’idée du présent et celle du passé. Françoise Huguier a également retrouvé le camp principal d’internement, qui fut dans les années 70 un camp khmer rouge. C’est aujourd’hui un village maudit, sans avenir, sans école, cerné d’une forêt entièrement minée. Elle en a rapporté des portraits d’habitants au regard buté, fermé, presque hostile. Et c’est finalement dans la pagode où eut lieu la libération que Françoise Huguier a terminé son périple, s’attardant sur le visage ridé des aînés qui se souvenaient encore de son histoire et de celui des jeunes bonzes qui n’ont pas cette mémoire, ni même celle du génocide khmer rouge qui marqua leurs parents. Elle souligne avoir trouvé l’apaisement dans cette pagode animée où elle a laissé de l’argent, afin que l’on érige un stupa à la mémoire du vénérable qui contribua à sa libération.

Par Françoise Dargent, lefigaro.fr