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Muhammad Assad : Un juif pour l’Islam

 
Dans Un juif pour l’Islam, Florence Heymann relate l’histoire passionnante de Muhammad Assad, né Léopold Weiss , un juif convertit à l’Islam, qui participa à la fondation de l’Etat pakistanais dont il devint haut fonctionnaire et le représentera aux Nations Unies.
samedi 16 juillet 2005.
 
Muhammad Assad :  Un juif pour l’Islam de Florence Heymann. - 3.1 ko
Muhammad Assad : Un juif pour l’Islam de Florence Heymann.

Leopold Weiss est né en 1900 à Lemberg (aujourd’hui Lviv), en Galicie, dans l’Empire austro-hongrois. Muhammad Assad est mort en Espagne en 1992 et est enterré au cimetière musulman de Grenade. Le premier est presque inconnu ; le second a été un intellectuel islamique renommé, associé à la création du Pakistan. Il s’agit pourtant du même homme, dont le parcours, extraordinaire, traverse le XXe siècle de toutes les tragédies.

Issu d’une famille juive traditionnelle, ce personnage symbolise le déracinement volontaire. Il est un « passeur de frontières culturelles », écrit Florence Heymann, historienne du judaïsme est-européen, qui lui consacre une biographie captivante. Elle y retrace la généalogie d’une double rupture. Celle qui conduit un jeune homme avide de voyages et d’écriture à rompre avec le judaïsme orthodoxe pour s’insérer dans le monde germanophone séculier, à Vienne, puis à Berlin, où il sera un temps l’assistant du cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau. Celle, plus rare, qui amène, à la fin des années 1920, l’écrivain et journaliste qu’il est devenu à rompre avec l’Occident pour se convertir à l’islam et consacrer une partie de sa vie à étudier, traduire et diffuser le Coran.

Florence Heymann nous décrit ainsi la fascination d’une partie des juifs de langue allemande pour le Proche-Orient, et singulièrement la Palestine d’après la déclaration Balfour (1917), cet Orient vers lequel l’antisémitisme grandissant les rejette de manière fantasmatique. Mais, contrairement à une idée reçue, tous les intellectuels juifs n’adhèrent pas au projet sioniste originel de Herzl. Beaucoup développent une connaissance approfondie du monde arabe et de la religion musulmane, et prônent - déjà - la cohabitation entre juifs et Arabes en Terre sainte. Leopold Weiss, lui, ira plus loin. Après un long voyage en Palestine, dont le récit est publié en 1923, il décide, trois ans plus tard, de franchir le pas de la conversion, attiré par la pureté spirituelle qu’il croit déceler dans l’islam et par sa capacité à créer un fort sentiment communautaire, loin du matérialisme et de l’individualisme européens.

Par la suite, après avoir été interné avec sa femme et son fils comme ressortissants autrichiens ennemis dans un camp britannique, et alors que sa famille a été décimée par la Shoah, il rejoint le petit groupe d’intellectuels et d’idéologues qui, avec Muhammad Ali Jinnah, vont participer, en 1947, à la création du Pakistan, premier Etat islamique du monde contemporain. Il en sera même le représentant aux Nations unies, avant de s’en éloigner vers la fin de sa vie, pour retrouver sa culture européenne d’origine. A l’heure où l’on disserte sur le « choc des civilisations », que l’on réduit à une apocalypse programmée, cet ouvrage nous emmène aux frontières culturelles desdites civilisations, là où les passages de l’une à l’autre sont encore possibles.

A noter la réédition du journal de voyage de 1924 de Leopold Weiss, Un Proche-Orient sans romantisme, traduit et annoté par Florence Heymann. CNRS Editions.

Par Henry Rousso, lexpress.fr