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Jamel Eddine Bencheikh

 
Jamel Eddine Bencheikh , poète, essayiste, en traduisant avec son complice Pierre Miquel Les Mille et une nuits a sus insuffler une essence nouvelle à ce classique de la littérature arabe.
jeudi 14 juillet 2005.
 
Mille et Une Nuits. Premier tome, Nuits 1 à 327, traduit de l’arabe par André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh, Pléiade. - 3.1 ko
Mille et Une Nuits. Premier tome, Nuits 1 à 327, traduit de l’arabe par André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh, Pléiade.

C’est un poète qui nous a révélé l’un des plus beaux contes de la littérature médiévale, celui qui a traversé les siècles sans rien perdre de sa force mythique. Jamel Eddine Bencheikh, avec son complice André Miquel, introduit un nouveau souffle aux Mille et une nuits, dans la version française qu’ils donnent ensemble. C’est un poète, mais c’est aussi un homme qui, depuis sa plus tendre enfance, pratique les deux langues : l’arabe classique et le français - bilinguisme nécessaire à cette entreprise de longue haleine qu’est la traduction de 1 250 pages du récit de Shahrâzad.

Jamel Eddine Bencheikh est l’un des plus brillants représentants de cette catégorie dite, par commodité, d’« auteurs maghrébins de langue française ». Un dictionnaire les recense ! Lui, grâce à son parcours, maîtrise et enseigne l’arabe classique - par opposition au dialectal, une langue qui se parle par une majorité de Maghrébins mais ne s’écrit pas. Il naquit au Maroc, à Casablanca, le 27 février 1930, mais il a vécu en Algérie, à Tlemcem, dans la région oranaise chère à Albert Camus. Sa famille est composée de magistrats. Alors, il poursuivit des études de droit à Alger, mais aussi des études d’arabe - c’était presque une langue étrangère pour les gens de sa génération : à l’époque, on enseignait le français et l’Histoire de France.

Pendant les « événements » que l’on sait, de 1956 à 1962, Jamel Eddine Bencheikh étudia à Paris, devint enseignant, et décrocha l’agrégation. Le sujet de sa thèse de doctorat ? La poétique arabe médiévale. Déjà un avant-goût des Mille et une nuits ?

Après l’indépendance de l’Algérie, le professeur rejoint la faculté des lettres d’Alger, en tant qu’assistant, puis maître de conférences, spécialiste de la littérature arabe médiévale, ce qui l’amenait à fonder la section de littérature comparée, et une revue sur le même argument.

Mais la France allait le rattraper, dès 1969. Quittant Alger pour Paris, où il donnait des cours aux étudiants de la Sorbonne jusqu’en 1997, et dirigeait à l’université Paris-VIII-Vincennes un groupe de recherches « Écritures, cultures et mythologies : les imaginaires arabes ». On le voit : entre lui et les contes, c’est une liaison qui ne date pas d’hier. A preuve, les nombreux essais qui touchent, de près ou de loin, à la mythologie arabe. Ainsi est-il l’auteur des Mille et Un Contes de la nuit (Gallimard, en 1991), et, surtout, d’un remarquable Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière (Gallimard, en 1998). Il est l’un des rares essayistes qui a tenté de percer le secret de la composition des contes, leur stratégie même, allant jusqu’à décrire l’envers des Nuits.

Il a également traduit - certains disent plutôt « révélé » - Le Voyage nocturne de Mahomet, suivi de L’Aventure de la parole, autre texte mythique issu de la tradition populaire. Lors de sa publication par L’Imprimerie nationale, il avait ainsi exprimé son avis : « Il fait partie de cette littérature marginale où l’on peut déchiffrer le beau, mais aussi la souffrance, la rupture, les fractures. On y voit souffrir, aimer, rêver. » Jamel Eddine Bencheikh fixe souvent sa curiosité là où nous ne sommes pas habitués à regarder. En effet, dans Les Mille et nuits, par exemple, où l’on évoque plus volontiers la part du rêve, il a remarqué l’extrême violence, notamment à l’égard des femmes, contenue dans certaines parties.

Traducteur, essayiste, codirecteur d’un Dictionnaire de littérature de langue arabe et maghrébine francophone (PUF), critique littéraire, il a aussi tâté de la chronique politique à Jeune Afrique, à Révolution africaine, au Nouvel Observateur et au Monde, ne cessant de dénoncer les atteintes aux droits de l’homme, et de la femme - la précision est d’importance.

Mais Jamel Eddine Bencheikh est, surtout, un poète. On lui doit de nombreux recueils. Quelques titres, au passage, en indiquent le ton - certains sont malheureusement épuisés : Le silence s’est déjà tu, Déserts dont je fus, Cantate pour le pays des îles, Sans répit de lumière...

En érudit sachant toujours travailler en collaboration avec d’autres - preuve d’un altruisme certain -, il a publié, avec Jacqueline Lévi-Valensi, une anthologie de la poésie algérienne d’expression française. En compagnie de Christiane Chaulet Achour, il a tressé un bel hommage à un poète assassiné dans Jean Sénac, clandestin des deux rives (Séguier). La traduction pour la Pléiade, qu’il cosigne avec André Miquel, est sûre de résister au temps....

Par Mohamed Aissaoui, lefigaro.fr