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Tim Burton : Charlie et la chocolaterie

 
Dans Charlie et la chocolaterie, le grand combat de Tim Burton est mené contre la niaiserie du lien que notre monde construit à l’enfance, ce double rapport qui oscille sans cesse entre gâterie et cynisme. Johnny Deep qui incarne à merveille le personnage de Charlie est le seul être qui porte de la pureté.
mercredi 13 juillet 2005.
 
Johnny Depp dans Charlie et la chocolaterie de Tim Burton. - 3.6 ko
Johnny Depp dans Charlie et la chocolaterie de Tim Burton.

"Je veux un écureuil !" C’est le caprice de Veruca, peste d’une dizaine d’années aux grands yeux bleus, lorsqu’elle entre dans la salle du tri des noisettes. Et l’une des plus belles séquences de Charlie et la chocolaterie, l’adaptation par Tim Burton du roman fétiche de Roald Dahl. La fillette s’approche d’un écureuil, parmi les centaines qui s’activent à ouvrir les noix, et s’en saisit. Mais rien dans ce film ne se passe comme le désirent les enfants gâtés : allongée et écartelée par des dizaines de rongeurs furieux, Veruca est évacuée fissa, son père avec, vers un vide-ordures géant.

On craignait un film gnangnan et sa bande-annonce faisait redouter le pire. Or le douzième opus de Tim Burton est tout le contraire. Outre une somme de ses inventions visuelles et poétiques, il s’agit d’un manifeste qui dit la déprime profonde d’un homme face à ce que le monde a fait de ses enfants. Dans un contexte où la tête blonde est une reine virant au despote absolu en toute impunité, voilà un film hollywoodien qui s’en prend à l’éducation et ses travers. « Mais des enfants horribles, il y en a plein !, assène un Tim Burton en forme ­ n’était-ce une allergie tenace à l’été. Trop d’informations, trop d’images, trop d’amour, trop de cadeaux, trop de bouffe, trop de performances : sans cesse, nous soumettons les enfants à cette surenchère. C’est à la fois une démission et du cynisme, une manière de les gâter et d’avoir la paix. »

« Une émotion tangible »

Arraché aux occupations de la paternité (un jeune Billy né en novembre 2003 de son union avec l’actrice anglaise Helena Bonham Carter), Tim Burton s’est attelé, début 2004, à deux projets qu’il mène, depuis, quasi parallèlement : ce quatrième film avec Johnny Depp, d’après l’un des plus anciens livres qu’il a lus ; et un travail d’animation, image par image, aux marges du fantastique et du gothique, Corpse Bride. Le premier est sur les écrans ce mercredi, le second en cours d’achèvement (sortie en décembre).

L’Anglais Roald Dahl est, avec l’Américain Dr Seuss (The Cat in the Hat), l’écrivain « pour enfants » préféré de Tim Burton. « Charlie... est un livre qui fourmille de détails ; l’émotion et l’atmosphère qui s’en dégagent sont tangibles. Tout en laissant une marge de manoeuvre suffisante à l’interprétation », dit le cinéaste. L’auteur de James et la grosse pêche, du Bon Gros Géant, de Matilda a vendu près de 15 millions de ses ouvrages dans la seule Angleterre, rapidement traduits dans le monde entier. Dès la fin des années 80, Tim Burton a envisagé cette adaptation, mais un premier film de Mel Stuart, en 1971 (avec Gene Wilder), a longtemps rendu tout travail impossible, car le romancier ne l’avait pas apprécié. Quand il disparaît à 74 ans, en 1990, l’idée refait surface chez Burton qui fait des propositions aux héritiers de Dahl, notamment sa veuve, Felicity, associée au projet. Burton n’y revient qu’après le tournage de Big Fish.

Le roman raconte l’histoire d’un garçon, Charlie Bucket, qui a gagné le droit, avec quatre autres enfants désignés par un « ticket d’or » dissimulé dans des barres de chocolat, de visiter la mystérieuse fabrique de chocolat Wonka, guidé par le maître des lieux, Willy Wonka, patron excentrique qui n’a plus reparu depuis une dizaine d’années et une retentissante faillite. Charlie, qui vit misérablement dans une cabane en bois avec ses parents et grands-parents, est accompagné dans l’aventure par Augustus Gloop, gros gourmand, Veruca Salt, héritière gâtée par ses parents, Violette Beauregard, petite fille hyperperformante passant ses journées à mâcher du chewing-gum, et Mike Teavee, qui les emploie à regarder la télé. La journée dans la chocolaterie, monde sous-terrain parcouru de fleuves, de prairies, de forêts et de montagnes en chocolat, de sucettes géantes et de bonbons par milliers, peuplé par une tribu de Pygmées, les Oompa-Loompas, se transforme en épreuve initiatique. Un à un, les enfants sont éliminés « joyeusement », quand Charlie reste seul avec Willy Wonka pour devenir son fils spirituel et le gardien de ses secrets.

A l’univers de Roald Dahl, Tim Burton apporte ses touches spécifiques, dès un générique comme griffé par l’auteur d’Edward aux mains d’argent, de la musique de Danny Elfman au suivi de la chaîne de fabrication mécanique des barres chocolatées Wonka. Au centre du film se tient l’usine Wonka, un monde isolé de la ville industrielle par ses grilles, qui en impose par sa démesure, son hermétisme et son inquiétante machinerie. Willy Wonka est là en son royaume, en son château comme en sa prison, à la manière dont Edward vivait cloîtré dans le manoir de son inventeur. C’est l’absence de toute vie humaine qui frappe. Réifié, ordonné, cranté, déshumanisé, le monde de Wonka est concentrationnaire : le chocolat s’y fabrique à l’ère de sa reproduction mécanisée, comme en un cauchemar de gourmand.

Un cauchemar mécanique qui répond à un traumatisme enfantin. C’est sur le passé sans mère de Willy Wonka que Tim Burton a placé ses meilleurs ajouts. Il lui invente un père obsédé dentiste, Wilbur Wonka, joué par Christopher Lee. Cet homme aux dents magnifiques, dignes du grand vampire que fut l’acteur, fabrique des appareils dentaires aussi efficaces que spectaculaires. Et en affuble son rejeton. Le petit Willy est interdit de sucreries, puis défiguré par un énorme masque dentaire. Willy est si traumatisé par cette enfance qu’il fuit le foyer paternel pour devenir le meilleur chocolatier possible. Le trauma est également linguistique et Wonka ne pourra plus, de sa vie, prononcer les mots « parents » ou « papa » sans se mettre à vomir­ son passé remonte à ses lèvres comme la nausée. En revanche, héritage familial assumé, il possède de superbes dents, éclatantes, blanches, alignées comme à la parade. C’est ainsi que, lors d’une des dernières scènes du film, l’une des plus belles, son père le reconnaît après trente années de séparation : en inspectant les prémolaires. Burton s’explique sur cet ajout biographique : « Le petit Wonka, c’est moi. J’avais des dents immenses, avec une véritable machinerie dans la bouche, surtout la nuit, contre laquelle je me débattais. Ce type est une incarnation de ce qui m’est arrivé petit. » Mais Willy Wonka n’est pas qu’un personnage burtonien, il semble le prototype du névropathe : il a la phobie du contact des autres, vivant sans les corps, uniquement dans son univers, ses folies et ses inventions.

Depp le virtuose

Johnny Depp est époustouflant dans ce rôle qu’il joue tout en sursauts et oscillations, sourires et sombres pressentiments, entre atonie et émerveillement, les yeux mouvants, le regard vibrant, le corps secoué de spasmes et la voix changeant de registre avec virtuosité. C’est un concentré d’angoisse qui, pourtant, est porté par la croyance absolue en sa capacité d’invention. En ce sens, Depp reprend pour part le jeu possédé et quasi féminin d’Ed Wood puis de Sleepy Hollow. Il est actuellement le seul, parmi les acteurs-héros américains, à pouvoir prendre ce risque de « dévirilisation ». Tim Burton reconnaît cette influence excentrique : « Pour le jeu de Johnny Depp, on s’est inspiré de ces programmes des télés locales américaines des années 60 et 70. Dans chaque ville, il y avait un loufoque qui présentait, avec force sourires et mystère surjoué, les films fantastiques autour de minuit. Ces figures avaient leur propre univers, ils y croyaient dur comme fer et ils voulaient le faire partager. En revanche, ils étaient méfiants à l’égard de toute culture du savoir et du sérieux. Dans la vraie vie, ils étaient mal à l’aise et malheureux, mais au sein de leur univers, ils étaient des princes. »

Wonka est une sorte d’hygiéniste : il a la phobie des autres, qu’il assimile à des microbes, des corps étrangers qui pourraient s’insinuer en lui et le violer. C’est ce qui explique qu’il porte des gants en permanence et aussi la fonction d’écran de ses habits ou du maquillage de son visage. Comme un masque. Wonka est un personnage ambigu : enfant-adulte, homme-femme, repoussant et attirant, orphelin en désir de paternité et que pourtant le mot parent dégoûte. Littéralement, il ne peut pas toucher le monde. Avec sa coiffure à la prince Vaillant, sa frange marquée et sa coupe au carré, une paire de lentilles de couleur bistre, le teint pâle de la vie confinée, il est à la fois hors look et précisément héros burtonien : un Edward qui aurait troqué ses mains d’argent pour des gants mauves, ses cicatrices pour des dents immaculées et sa coiffure en nids-de-poule pour la coupe Mireille Mathieu.

Burton semble s’être moins intéressé au personnage de Charlie (Freddie Highmore, de Neverland), qui joue sur l’unique registre de la pureté et de la bonté. « Charlie est une allégorie, explique le cinéaste, c’est le seul être qui porte de la pureté. Il a cette simplicité héritée du passé. » Le jeune Bucket est un fils d’autrefois, hérité de la misère ­ et en même temps de la vaillance ­ de Dickens. En fait, il a l’âge de son grand-papa Joe, 96 ans, et de ses « foutaises et fadaises ! ». Il n’est pas contemporain, sa misère est son rempart : ni télé, ni jeux vidéo, ni McDo, il vit au XIXe siècle.

Savoureuse cruauté

La principale initiative de Tim Burton dans l’adaptation de Charlie... est sans doute sa conception très originale des Oompa-Loompas, ces petits êtres d’un demi-mètre que Willy Wonka importe d’un de ses safaris en jungle pour qu’ils mélangent le chocolat, mieux que les ouvriers qualifiés. Le cinéaste a en effet décidé de reproduire quasi à l’infini le même modèle, le petit acteur génial Deep Roy, nain de cirque dans Big Fish et surtout inquiétante figure d’X-Files. Il fait la tribu à lui tout seul, incarnant chacun dans ses gestes, poses et chants particuliers, ensuite replacés tous ensemble sur l’image par effets spéciaux. Cela suppose que Deep Roy joue seul plus d’une trentaine de personnages. Les Oompa-Loompas sont essentiels au film, car ce sont eux qui font « passer » les punitions successives des enfants, comme autant de pastilles sucrées. A chaque épreuve, à chaque élimination, à chaque humiliation, ils se mettent à chanter, à danser et à commenter l’action de pure méchanceté comme une comédie musicale à la Busby Berkeley, sur des airs remaniés et chantés par Danny Elfman.

Mais l’esthétique de Charlie..., dans son ensemble, porte peu le signe gothique des films de Tim Burton. Le film est assez froid et géométrique, même si le décor est souvent peint de couleurs vives ou se rehausse soudain d’architectures comme placées sous drogue, exploitant un filon très seventies : une sorte de flash kubrickien ­ d’ailleurs explicitement cité, à travers 2001 : l’Odyssée de l’espace, dans la séquence de la salle de télé ­ ou encore un trip lynchien sous acide, notamment la scène d’analyse sur le divan.

Le grand combat de Burton sur ce film est mené contre la niaiserie du lien que notre monde construit à l’enfance, ce double rapport qui oscille sans cesse entre gâterie et cynisme. Charlie... est un film désespéré qui constate que les enfants (hors son héros modèle) sont déchus de leur innocence, et qui prend le parti de les punir, de les corriger. C’est à travers cette cruauté que Burton et nous-mêmes, spectateurs, jouissons. La force du film est de retrouver la vigueur de l’épreuve des contes de fées, où les enfants-monstres sont châtiés : dévorés, perdus, métamorphosés, défaits de leur beauté et de leur prestige. Les contes de fées ont longtemps été l’épreuve de l’enfance et Burton ravive cette ordalie, même s’il la masque des atours affriolants et colorés, musicaux et enjoués, de la parade carnavalesque d’un film de pur divertissement.

Ultime question à Burton en forme d’épreuve personnelle : son propre fils, comment va-t-il l’élever ? « Ce sera un défi, c’est certain. Mais j’ai un atout : petit, je détestais l’école. J’espère que Billy s’en sortira comme ça, uniquement par lui-même. »

Par Antoine de BAECQUE, liberation