Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi

 
Azar Nafisi raconte, dans Lire Lolita à Téhéran (Reading Lolita in Tehran) , comment il est intolérable aux mollah de faire étudier Jane Austen, H. James ou Nabokov, bref, une littérature non citoyenne.
mardi 12 juillet 2005.
 
Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi - 4.2 ko
Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi

Azar Nafisi est professeur de littérature anglo-saxonne à l’université de Téhéran quand arrive le grand mouvement populaire qui renverse le régime du Shah. Elle partage la liesse générale, mais bien vite, son enseignement se trouve pris entre deux dogmatismes qui veulent subordonner la littérature au redressement moral et citoyen : d’un côté les communistes, hostiles à la littérature bourgeoise, et qui attendent des romans qu’ils délivrent un message révolutionnaire, de l’autre les religieux, qui refusent qu’on donne à étudier des exemples d’immoralité. Les uns comme les autres sont d’accord sur une chose : l’enseignement d’Azar Nafisi est nuisible parce qu’il est anti-national, qu’il va chercher ses modèles dans l’Occident honni. Honni parce que c’est le monde impérialiste pour les uns, honni parce que c’est le monde de l’athéisme corrompu pour les autres.

Bien sûr, Azar se bat aussi pour avoir le droit de venir à la faculté sans voile, puis sans voile qui la couvre complètement. Elle commence par faire cette concession vestimentaire, faible prix à payer, pense-t-elle, si elle peut continuer à enseigner une littérature sans dogme ni finalité citoyenne. Le livre raconte cet acharnement, ce combat pied à pied pour continuer à dire, de plus en plus difficilement, de plus en plus clandestinement, la vertu véritablement révolutionnaire et libératrice des Lettres. Des passages hallucinants racontent le " procès " intenté par les étudiants à Gatsby, à Daisy Miller, où communistes et religieux se liguent pour ostraciser leur professeur. Azar Nasiri démissionne, mais ne baisse pas les bras. Elle rallie, chez elle, et clandestinement, ceux de ses étudiants qui partagent son goût pour les Lettres et la liberté de penser. Les cours hebdomadaires se poursuivent alors chez elle, car l’essentiel, en régime totalitaire, est de continuer à témoigner qu’un autre discours, qu’une autre vision du monde continuent d’exister. Tant que deux discours, deux paroles, deux scènes existent, le totalitarisme est en échec, dans son désir fou, justement d’être " total ".

Mais cette attitude aussi finit par être intenable, et Azar Nasiri fait comme la grande majorité de l’intelligentsia iranienne, elle s’exile, et part enseigner à Washington, d’où elle écrit ce livre terrible et émouvant, par ce qu’il raconte, et par ce qu’il laisse entrevoir de ce qui nous attend...entre la bêtise altermondialiste et la bêtise pédagogiste. Songez qu’en anglais, par exemple, l’inspecteur qui est venu visiter le lycée R. Cassin à Gonesse, à martelé que tout texte doit être choisi en fonction de sa capacité déboucher sur la problématique du " vivre ensemble ".

Mais le livre n’est pas seulement un témoignage et un plaidoyer pour les Lettres, c’est une réflexion sur la littérature " pure " que défend Azar Nasiri, sur sa vertu profondément libertaire et irréductible. Chaque chapitre à pour titre le nom d’un auteur, chaque chapitre est, en même temps qu’un récit de lutte, une réflexion sur l’auteur, un récit des cours et des discussions purement littéraires avec les étudiants, comme si c’était dans le recul provoqué par l’immersion dans Jane Austen, H. James, ou Nabokov, que l’auteur puisait sa force de critique et de résistance.

C’est aussi, au delà des Lettres, un avertissement salutaire aux partisans de la " nouvelle laïcité " : rappelons aux militants du FSE, qui se veulent les garants de " la liberté identitaire " parce que les damnés de la terre ne sauraient être aliénés, que les communistes iraniens, après avoir cru suivre le sens de l’histoire en s’alliant aux enturbannés, ont tous fini dans les fausses communes de la révolution islamique...

Par Robert Wainer, sauv.net