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Festival Timitar d’Agadir

 
Au Festival Timitar d’Agadir, chaque soir c’est la même déferlante. Des jeunes par dizaines de milliers, des familles avec poussettes et enfants, prennent d’assaut la place Al Amal d’Agadir, le plus grand des trois espaces en plein air de cette ville du Maroc où se tiennent les concerts du deuxième festival Timitar, signes et culture, du 2 au 9 juillet. Toutes les rues avoisinantes sont saturées de monde.
dimanche 10 juillet 2005.
 
Festival Timitar d’Agadir du 2 au 9 juillet 2005. - 2.9 ko
Festival Timitar d’Agadir du 2 au 9 juillet 2005.

Un peu partout, les vendeurs de pépites (graines de tournesol) et de gadgets clignotants font des affaires. Au bord de l’esplanade, quelques stands d’associations amazighes (berbères) vendent bijoux, artisanat, livres écrits en tifinagh, l’écriture des Berbères. Sur l’une des tentes, l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam) a posé sa banderole. Fondée en 2001, cette instance formée d’universitaires est l’un des leviers de la reconnaissance de l’amazarghité par le royaume chérifien. Dans la foule, les couleurs de quelques drapeaux amazighs flottent au-dessus des têtes. La population berbérophone, estimée à environ 40 % dans tout le Maroc, est majoritaire dans la région d’Agadir, capitale du Souss et poumon économique du grand sud marocain.

D’où l’idée lancée en 2004 à l’instigation de la région Souss Massa Drâ d’y organiser un événement musical autour de la culture amazighe. Un festival n’a de sens que s’il est "en dialogue avec son territoire", déclare Brahim El Mazned, directeur artistique de Timitar, tout en se méfiant du glissement vers le communautarisme. Même si plus de la moitié des 46 groupes programmés sont des artistes amazighs, "c’est un festival dans lequel les artistes amazighs accueillent les musiques du monde".

CUBA, ITALIE, CÔTE D’IVOIRE...

"Ce n’est pas un festival pour l’affirmation d’une identité. Chacun peut se l’approprier." Il s’est ouvert samedi 2 juillet devant quelque 50 000 personnes avec le chanteur sénégalais Ismaël Lô, l’ensemble Oudaden, dont le répertoire se nourrit de la musique traditionnelle amazighe, et Nass El Ghiwane, groupe fondateur de la musique moderne populaire du Maroc dans les années 1970, réalisant la synthèse des racines arabes, berbères et noires du pays. Cet éclectisme affiché va se décliner toute la semaine, jusqu’à la soirée du 9, avec Hamid Inerzaf, Iness Mêzel, El Houssaine Kili, Marcia Short.

Le 3 juillet, le public a découvert à la suite Moha Oulhoussein, ambassadeur du chant ahidous du Moyen-Atlas, et le Napolitain Enzo Avitabile ; et, le 4, le Cubain Raul Paz, après le violoniste et chanteur amazighe Hamou Agourane.

Et le 7, l’ensemble Massinissa, formé par trois jeunes musiciens de la banlieue d’Agadir, dans le registre "chanson amazighe moderne", précède Alpha Blondy. Entourée de musiciens compétents, la star ivoirienne du reggae offre un show d’excellente tenue, émaillé des petites phrases d’évidence et de "sensibilisation" dont elle est friande ("l’instabilité politique entraîne l’instabilité économique" ).

Le chanteur a, pour l’occasion, enfilé une djellaba sur son tee-shirt et encouragé son équipe à faire de même. Le matin, interrogé sur sa vision du Maroc, Alpha Blondy déclarait : "En tant qu’Ivoirien, je serais mal placé pour dire que le Maroc va mal. La richesse d’un pays africain, c’est d’abord la paix sociale. Donc le Maroc pour moi est un modèle." Tressant des couronnes de louanges au peuple marocain pour son hospitalité, il avouait tout ignorer de l’idée générale, de l’identité du festival Timitar.

D’origine algérienne, Amazigh Kateb, leader du groupe français Gnawa Diffusion, en concert le 7 juillet en fin de soirée sur la scène Bijaouane, en contrebas de la place Al Amal, se sent en revanche directement concerné par le concept de Timitar. "Ma présence ici a un sens, pas seulement du fait que je m’appelle Amazigh, mais parce que ce festival est le premier qui tourne autour de la berbérité tout en donnant une place à des expressions qui ne sont pas berbères."

Dans le combat pour la langue berbère à l’intérieur du Maghreb, on en arrive souvent à refuser l’arabe, déplore le chanteur. "D’une manière globale, la problématique berbère est plus apaisée ici qu’en Algérie. Moi-même, j’ai grandi avec des arabophones, avec la langue qui se parlait autour de moi, et malgré le prénom que m’a choisi mon père, je ne parle pas berbère. On me le reproche parfois."

Par Patrick Labesse, lemonde.fr