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Bono, chanteur de U2 : « Who is the boss ? »

 
Figure de proue du Live 8, Bono le chanteur du groupe U2 marie le rock et l’humanitaire. Portrait avant les concerts au Stade de France, les 9 et 10 juillet.
samedi 9 juillet 2005.
 
Bono, le charismatique chanteur de U2,  était la figure de proue du Live 8. - 4.7 ko
Bono, le charismatique chanteur de U2, était la figure de proue du Live 8.

« Who is the boss ? » (Qui est le patron ?) A quelque endroit qu’il débarque - chaîne de télévision française, capitale africaine ou siège d’une multinationale -, Bono, le charismatique leader du groupe U2, pose la même question. Pas de temps à perdre avec des sous-fifres quand on pilote le groupe de rock le plus populaire du monde et qu’on s’est donné pour mission, en toute simplicité, de sauver la planète...

Bono a 45 ans depuis le 10 mai. Et toujours le même messianisme pragmatique typiquement anglo-saxon, le même art d’emballer des grands sentiments dans un rock énergique, au lyrisme naïf. Le succès planétaire du dernier album de U2, « How to Dismantle an Atomic Bomb », montre chez le quatuor une faculté de coller à son époque toujours aussi impressionnante. « Vertigo », récent tube du groupe, a été la chanson la plus téléchargée de l’année 2004. La guitare minimaliste et lancinante de The Edge y est pour beaucoup, mais aussi l’art inimitable de Bono de communiquer avec les foules.

Rien de flashy pourtant dans son apparence, à part ses ridicules lunettes à la Michou. Paul Hewson, dit Bono - un surnom un peu idiot comme les affectionnaient les groupes du début des années 80 -, n’est pas un grand fauve rock sur le passage duquel le silence se fait. C’est un homme râblé qui doit faire attention à l’embonpoint (« Trois mois avant une tournée, confie-t-il, j’ai cinq ou six kilos à perdre, j’arrête la bière »). Ses homologues collectionnent les top-modèles et les groupies ? Lui reste fidèle depuis deux décennies à Ali, qui lui a donné quatre enfants, et qui partage ses engagements. Quand il n’est pas en tournée, Bono vit à Dublin, sa ville natale, mais il passe aussi du temps dans sa villa de Nice ou son appartement new-yorkais.

Cet homme en apparence insignifiant peut cependant tout se permettre, tant il est devenu un personnage incontournable de la scène internationale. Son engagement dans les actions humanitaires, depuis le Live Aid (le concert pour l’Ethiopie de 1985), est total, vécu sur le mode religieux et familial : pendant que Bono prend le thé à la Maison-Blanche, sa compagne achemine des camions humanitaires vers les pays défavorisés de l’Europe de l’Est.

« Chaque génération doit se demander pour quoi elle voudra qu’on se souvienne d’elle. » Une philosophie qu’il détaille, entre deux anecdotes sur Bob Dylan, le peintre Balthus ou le pape, dans un livre-conversation avec le journaliste français Michka Assayas (« Bono par Bono »). Rien ne l’arrête, ni le sens du ridicule ni le reproche d’opportunisme. « J’entends parfois dire que je fais cela pour la pub. C’est grotesque, se défend-il. Nous n’en avons pas besoin. Mais effectivement, quand je vais dans un pays africain ravagé par la maladie, c’est bien d’être une rock star, car j’ai besoin que les médias m’accompagnent pour faire bouger le monde occidental. Et si je n’étais pas une rock star, vous croyez que Clinton ou Chirac me recevraient ? »

Bono harcèle les dirigeants des pays du G8 (Clinton, Chirac, Bush, Blair, Poutine) jusqu’à ce qu’ils le reçoivent et l’écoutent. Il y a cinq ans, il transformait les célébrations de l’an 2000 en happening pour l’annulation de la dette des pays africains : Tony Blair vient de l’exaucer. Jamais en retard d’une bonne cause, Jacques Chirac a épinglé la Légion d’honneur au revers de sa veste. Bono raconte dans son livre d’entretiens comment George W. Bush, excédé de ne pas pouvoir en placer une, tapa du poing sur son bureau en lui rappelant qu’on était à la Maison-Blanche et que c’était lui le président. Ce qui ne l’empêche pas de préciser qu’il trouve le président américain plutôt sympathique et qu’« on n’a pas besoin d’être complètement en phase avec quelqu’un pour s’entendre avec lui ».

Dans les concerts de U2, comme à New York au mois de mai, on croise Julia Roberts, Nicole Kidman et David Bowie, Tim Robbins et Patti Smith, des membres du Congrès et Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies. Pour le gotha international aussi, un concert de U2 est une fête fervente, joyeuse et tranquille. Un rendez-vous presque mystique. Pas de bousculades, tout le monde se sourit, des spectateurs se proposent les uns aux autres de se rapporter des boissons, on se croirait presque revenu à un rassemblement pour la jeunesse sous Jean XXIII...

Au Stade de France, que le groupe s’apprête à remplir deux soirs de suite, nul doute que l’Irlandais mystique parlera entre deux chansons des droits de l’homme, de la faim dans le monde, de l’entente entre les peuples. « Chaque génération, théorise-t-il, doit se demander pour quoi elle voudra que l’on se souvienne d’elle. Les précédentes ont apporté les droits civiques en Amérique, aboli l’apartheid en Afrique du Sud et abattu le Rideau de fer. Je pense que cette génération doit résoudre les problèmes de l’Afrique. 6 000 personnes meurent là-bas tous les jours parce que nous ne pouvons pas leur faire parvenir des médicaments. Si nous ne faisons pas quelque chose, au regard de l’Histoire, nous allons passer pour des barbares. » Pendant les concerts de U2, un numéro apparaît sur les écrans vidéo, celui de One, organisation caritative (du nom d’un de leurs succès) créée par le groupe pour venir en aide au continent africain. Bono demande aux spectateurs de signer une pétition électronique en envoyant un texto avec leur nom. Quelques secondes plus tard, les noms des nouveaux signataires défilent sur les écrans. L’autre soir, au Madison Square Garden, avant le rappel final, les lumières de la salle s’éteignirent, et le groupe attaqua l’intro de « One ». Bono demanda aux spectateurs plongés dans le noir de sortir leurs portables et de les allumer. Seize mille écrans digitaux lumineux, créant l’éclairage le plus surréaliste que l’on puisse imaginer. Et une émotion totale dans la salle.

Rock, poésie, technologie, simplicité et humanisme. Il y a dix ans, on l’appelait en rigolant « Saint Bono » ; en 2002, Time Magazine le mettait à sa une avec cette question ironique et admirative : « Bono peut-il sauver le monde ? » Il fut la même année proposé pour le prix Nobel de la paix,et son nom a circulé pour prendre la tête de la Banque mondiale. Aujourd’hui, tout en rejoignant un fonds d’investissement spécialisé dans les médias et le loisir, le rocker-homme d’affaires lance une ligne de vêtements équitables fabriqués en Afrique et une chaîne de restauration rapide « bonne pour la santé ». Comment s’étonner après cela que Bono soit considéré comme un deshommes les plus influents de la planète ? Si seulement il pouvait se décider à rendre ses lunettes à Michou !

Par Sacha Reins , lepoint.fr

« How to Dismantle an Atomic Bomb » (Universal). Les 9 et 10 juillet, au Stade de France (concerts complets, mais des places seront mises en vente le jour même).
« Bono par Bono » (Grasset).