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La Guerre des mondes : l’Apocalypse selon Spielberg

 
Dans La guerre des mondes, Steven Spielberg met en scène la déroute de l’humanité face aux envahisseurs à travers le regard de Ray Ferrier.
mardi 5 juillet 2005.
 
Scène du film la Guerre des mondes  avec Tom Cruise . - 4.6 ko
Scène du film la Guerre des mondes avec Tom Cruise .

Sale temps sur la planète. Sur le petit écran, la guerre en Irak s’éternise, le monde riche se barricade contre la menace terroriste, on commémore le vingtième anniversaire de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la pandémie de sida progresse toujours. Sur le grand écran, l’inventeur du blockbuster de l’été distille l’essence de chacune de ces paniques pour en faire un film si sombre que l’on s’étonnera de voir le soleil ou les étoiles encore briller quand on sortira de la salle.

D’un film l’autre, Steven Spielberg, cinéaste maniaco-dépressif, passe de l’euphorie à la dépression la plus profonde. Après l’optimisme forcené du Terminal voici la nuit de l’humanité, imposée par des envahisseurs venus d’une autre planète. La Guerre des mondes a beau se nourrir des miasmes contemporains, le film n’emprunte pas que son titre au roman plus que centenaire de H. G. Wells. Il en demeure aussi la brutalité planétaire (alors prémonitoire, cette Guerre des mondes précédait de dix-sept ans la première guerre mondiale), la structure à trois pieds des machines qui attaquent l’humanité, et la fin, qui suscite autant la terreur que la frustration, puisque l’issue de la guerre n’est pas décidée par le sort des armes mais par l’ordre naturel.

Avant d’arriver à cette conclusion, Spielberg met en scène la déroute de l’humanité face aux envahisseurs à travers le regard de Ray Ferrier. Un type assez antipathique, docker sur le port de New York, qui habite dans le New Jersey. De sa petite maison, sous le pont qui traverse l’Hudson, on peut voir les tours de Manhattan.

Ray a le visage symétrique et fermé de Tom Cruise, lorsque l’acteur se met en mode sale gosse, égocentrique, immature. Les scènes d’exposition sont envoyées avec une brutalité un peu désinvolte. Ferrier quitte son travail, récupère ses enfants dont il a la garde pour le week-end. Il est en retard, son fils aîné (Justin Chatwin), un adolescent, lui témoigne une franche hostilité, sa fille Rachel (Dakota Fanning) condescend à peine à lui dire bonjour. Sa femme part pour Boston, chez ses parents, avec son nouveau compagnon, plus chic, plus riche.

Les différences de classes vont bientôt perdre de leur importance. Un quart d’heure après le début du film, la télévision annonce que l’Ukraine (souvenir de Tchernobyl) est plongée dans l’obscurité par d’étranges orages. Deux minutes plus tard, le mauvais temps arrive sur la Côte est des Etats-Unis. Les éclairs creusent un trou dans le sol, d’où émerge une machine dont les rayons désintègrent un par un les composants de la foule de curieux.

Le premier coup de génie de Spielberg est d’avoir situé le début de son film à la lisière de Manhattan. La destruction des symboles de l’Amérique triomphante reste implicite. Les effets spéciaux sont d’autant plus impressionnants qu’ils opèrent en dehors des figures imposées. N’est mis en scène que l’environnement immédiat de Ray Ferrier : les maisons de bois, la petite église, un carrefour. Mais aussi l’immense pont de Bayonne qui se désintègre avec une vraisemblance foudroyante. Comme le faisait remarquer le critique du Village Voice, depuis le 11 septembre 2001, le cinéma ne détruit plus de la même manière, il y met plus de poussière, plus de fumée.

Fuyant les envahisseurs, Ferrier prend le chemin de Boston, mu par l’instinct de remariage qui a fait avancer tant de films hollywoodiens. La trame du film est lâche et sommaire, tour à tour incohérente puis soucieuse de marketing. Spielberg ne s’en préoccupe pas. Son affaire est ici d’additionner des cauchemars : Ray ­ - qui a réussi à faire démarrer une voiture alors que les autres sont immobilisées - ­ conduit tout en essayant de cacher l’ampleur du désastre à ses enfants. Au matin de la première nuit de l’invasion, la famille émerge d’une cave où elle s’est réfugiée pour découvrir la carcasse d’un avion qui s’est écrasé sur le voisinage. Une foule d’Américains qui se mettent à ressembler furieusement à des Serbes, à des Kosovars ou à des Français de 1940 tente d’embarquer sur un bac qui traverse l’Hudson.

ŒIL ARTIFICIEL

Ces scènes de foules mues par des catastrophes ont toujours fasciné Spielberg. Ici, elles sont nocturnes, étouffantes, sans espoir. Lorsque le fils de Ray se laisse aller à une pulsion héroïque, son sauvetage est aussitôt annulé par une nouvelle attaque des extra-terrestres.

Au milieu du film, Ferrier perd le contact avec son fils et se réfugie dans une cave (encore) avec Ogilvy, un homme étrange qu’incarne Tim Robbins. Le film se met alors à vivre d’une vie humaine, à l’affrontement entre deux personnages (Ogilvy veut combattre les envahisseurs, Ferrier se soucie seulement de la survie de sa famille) répond celui qui oppose deux manières d’être acteur. Filmés avec une précision sadique, les deux hommes s’affrontent en silence pendant que l’oeil artificiel d’une machine extraterrestre explore la cave.

Au matin du deuxième jour de l’invasion, le paysage du New Jersey est rouge du sang que les envahisseurs volent à leurs victimes après les avoir capturées. Cette surface est striée d’écarlate comme le corps du Christ flagellé que montrait Mel Gibson dans sa Passion. Mais contrairement à son collègue australien, Spielberg n’a pas l’air de croire vraiment à la résurrection.

Ce qui reste du film, ce n’est pas sa conclusion convenue étrangement sabotée (il y a presque un faux raccord lors de la réunion familiale finale) c’est sa description de la destruction de l’humanité : pas seulement les innombrables morts, mais aussi la transformation d’une petite fille (et Dakota Fanning fait une formidable victime, qui est au cri suraigu et au regard catatonique ce que Shirley Temple était aux claquettes et aux fossettes) en ancienne combattante, la désintégration de la société en une addition d’individus prêts à tout pour échapper au sort commun ­ une Apocalypse - sans intervention divine.

Par Thomas Sotinel, lemonde.fr