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Janane Jassim Hillawi : Pays de nuit

 
L’Irak avait déjà eu sa « Grande guerre », il a désormais son Henri Barbusse. Pays de nuit, de Janane Jassim Hillawi, est le récit d’une épouvantable boucherie, la guerre qui opposa l’Irak à l’Iran de 1980 à 1988 et qui fit un million de morts.
mardi 5 juillet 2005.
 
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Janane Jassim Hillawi : Pays de nuit

Profitant de la faiblesse supposée de la toute jeune Révolution islamique, Saddam Hussein avait lancé ses troupes à l’assaut de son voisin. Mais, rapidement, les Iraniens se ressaisissent et repoussent les assauts irakiens avant de menacer à leur tour le Sud irakien. Bassora, la ville natale du héros, Abdallah, est quasiment sur la ligne de front. Les obus iraniens tombent dru sur la ville, semant la mort au hasard. Le grand port irakien du Sud, son seul débouché sur le golfe Persique, semble plongé dans une pénombre sans fin.

Pays de nuit s’ouvre sur le souvenir macabre des trois « espions » juifs pendus en plein centre-ville de Bassora. Mais même dans la maison d’Abdallah, la lampe se balance comme un pendu. La mort rôde partout : « La ville était un cimetière pour plus d’un million d’humains attendant le trépas dans l’effroi, la stupeur et le désespoir. » Le Chott al-Arab, le fleuve qui relie la ville à la mer, charrie une odeur putride. Abdallah, un étudiant qui se définit comme « indépendant » et refuse obstinément d’adhérer au parti Baas, est appelé sous les drapeaux. Mais se retrouve jeté en prison, faute de moustache. Brimades et tortures le poussent à s’évader. « Il s’effritait, se désagrégait en petites miettes d’homme (...). » Vite repris, il est envoyé au front.

« Le front, c’est l’aventure : on saute, on court, on tire, on tue et on revient en héros, même si c’est dans un cercueil », lui assure un camarade. Le front, c’est surtout une boucherie sans nom. A chaque retour dans sa famille, à Bassora, il observe avec inquiétude les progrès de la destruction. Blessé, Abdallah est envoyé au Kurdistan où il se retrouve à combattre les rebelles kurdes et communistes. Ces derniers le capturent et il se retrouve à combattre des ennemis dont il ignore tout. Tout est sombre dans Pays de nuit, sauf les montagnes du Kurdistan. Une nouvelle fois blessé, le corps en charpie, Abdallah est soigné... et renvoyé par ses « amis » communistes aux confins des frontières turques et syriennes. Quand il rentre enfin clandestinement à Bassora, « ville maudite », « il n’y a personne d’autre ici que la mort ». On ne dévoilera pas le coup de théâtre final qui fait curieusement résonner l’actualité.

Par Christophe AYAD,liberation.fr