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« Corée du Nord : l’enfer et l’exil » de Marine Buissonnière et Sophie Delaunay

 
« Je regrette d’être né là-bas. Corée du Nord : l’enfer et l’exil » , ce titre de Marine Buissonnière et Sophie Delaunay hurle la désillusion totale des nord-coréens par rapport à leur pays natal.
jeudi 31 mars 2005.
 
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« Je regrette d’être né là-bas. Corée du Nord : l’enfer et l’exil » de Marine Buissonnière et Sophie Delaunay

La Corée du Nord est en effet une des dictatures communistes les plus « imperméables aux bouleversements du monde ». Elle s’enferre depuis plus de cinquante ans dans un isolement voulu et prêché par son leader Kim Il-Sung (mort en 1994). Ce repli sur soi est connu sous le nom de Chu’che, qui prône l’autosuffisance. Sauf que cette théorie est très belle sur le papier, mais une catastrophe dans la pratique. C’est cette horrible et inimaginable réalité que nous racontent les auteurs de ce livre, deux volontaires de l’organisation non gouvernementale Médecins sans frontières (MSF). Elles ont recueilli des témoignages de réfugiés nord-coréens en divers lieux d’exil. Elles en ont fait la synthèse pour nous décrire trois destinées-types : celles de Tae-Gum, 22 ans, petite fille d’un prisonnier de guerre sud-coréen ; Chin-Gyong, 39 ans, épouse d’un fidèle du régime ; Pok-Yol, 21 ans, gamin des rues. Ces trois personnages ne viennent ni du même milieu social, ni du même lieu géographique, ne se connaissent pas, et pourtant, ils racontent tous la même histoire. Celle d’un pays autoritaire qui bascule dans le cauchemar dans les années 80-90, quand l’Etat ne veut plus (et parfois ne peut plus) apporter de moyens de subsistance à ses citoyens. En effet, tous les nord-Coréens dépendent du Système de Distribution Publique (SDP) : chaque citoyen obtient des "bons" pour manger, se vêtir, recevoir un enseignement, etc. Dès le début des années 90, ce système est officieusement stoppé et tous les gens vont être touchés par une terrible famine. Les plus pauvres les premiers, certes, mais les classes moyennes n’y échappent pas par la suite. Une horreur qui culmine en 1995-1996. L’aide internationale pour y mettre fin est ensuite détournée au profit des militaires et des dirigeants avant d’être revendue sur le marché noir. Les Coréens sont contraints de manger des racines de plantes car il n’y a rigoureusement RIEN à manger. Non content de couper les vivres de son peuple (le SDP est officiellement supprimé en 2000), le nouveau dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-Il (le fils de Kim Il-Sung), ordonne aux salariés et aux écoliers de travailler aux champs pour le bien de la patrie !

C’est le point de rupture : quand on n’a plus rien, que faire sinon fuir ? Pour la majorité des exilés volontaires, la fuite ne signifie pas la fin des problèmes. Ils changent juste de forme. Ces déracinés deviennent des clandestins en Chine. De nombreuses jeunes filles, à l’image de Tae-Gum, sont contraintes de se prostituer. Les autres sont surexploités par les Chinois, quand ces derniers ne les dénoncent pas contre une récompense. Dans ce cas, ils sont renvoyés au pays où les attendent les camps de « rééducation », dont les prisonniers ne sont pas nourris et abondamment torturés, comme le fut Pok-Yol.

Enfin, les exilés qui parviennent jusqu’en Corée du Sud déchantent rapidement : ce n’est pas l’Eldorado qu’ils attendaient. Soit, ils ont un travail, mangent à leur faim et ne sont plus pourchassés pour leurs opinions. Mais ils doivent endurer la culpabilité de s’en être sorti seul et le mépris des sud-coréens, une épreuve très dure. Ainsi Pok-Yol raconte : « Cela fait souffrir de penser à ses compatriotes ». Ou Tae-Gum qui est amère : « Il m’arrive de penser que c’est le gouvernement coréen qui nous a accepté, pas les Coréens... »

Des témoignages à lire d’urgence pour savoir où se trouvent les dictatures du XXIe siècle. Et qui provoquent une interrogation : pourquoi certains états, qui se prétendent les policiers du monde, ne réagissent pas devant tant d’infamie ?

Par Emmanuel Deslouis, eurasie.net