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Festival des Eurockéennes de Belfort

 
Avec les Eurockéennes de Belfort, traditionnellement le premier week-end de juillet, a commencé la saison des grands festivals rock - trois jours, quatre scènes, soixante-dix concerts.
lundi 4 juillet 2005.
 
Emilie Simon aux Eurockéennes de Belfort . - 4.9 ko
Emilie Simon aux Eurockéennes de Belfort .

Dès vendredi après-midi, à l’ouverture des portes de l’immense site de la presqu’île de Malsaucy, la direction du festival pouvait avancer une certaine sérénité quant à la fréquentation : 85 000 spectateurs en trois jours dont 27 000 entrées vendredi. De quoi assurer une fois encore au festival un succès tranquille. L’hégémonie des Eurockéennes dans la région du Grand Est ne suffit pas à expliquer ce succès persistant : avec ingéniosité, la programmation attire et convainc très largement, de Garbage à Louise Attaque, de Cali à Mass Hysteria.

Car, au-delà de l’agrégation de publics connexes, le festival prospère actuellement sur une évolution sensible de l’audience des musiques populaires. Les années 90 avaient vu les adolescents et les jeunes adultes se répartir entre tribus volontiers exclusives les unes des autres, ce qui fit la doctrine et la prospérité du Printemps de Bourges jusque vers la fin du siècle. Puis l’évolution a d’abord été aux empiétements mutuels entre tribus, les locks apparaissant dans les concerts de métal et les bracelets à clous s’accordant aux colliers indiens. Un festival comme ces Eurockéennes permet aujourd’hui de prendre la mesure de la « détribalisation » en cours, à la fois par l’ouverture des esthétiques musicales et par une sorte de polythéisme du public. S’il aurait pu paraître audacieux, il y a quelques années, de programmer le même soir et sur la même scène les Queens of the Stone Age (pour leur premier festival français) et les Chemical Brothers, c’est aujourd’hui devenu une évidence. Certes, il y a opposition des genres et des pratiques scéniques : d’un côté, le blues-rock brutal à tatouages, guitares hurlantes et engagement physique, de l’autre, la présence presque abstraite de deux musiciens-ingénieurs que l’oeil oublie au profit des animations sur les grands écrans. Mais ce genre de différence passe au second plan, tant le plaisir de masse se concentre dans l’énergie, la puissance, le tranchant des performances. Les publics ne choisissent plus entre rock et électro, mais absorbent et célèbrent l’immédiat des musiques pour ce qu’elles offrent, au-delà des panoplies et des identités.

Alors, en onze heures et demie de concerts vendredi et samedi, puis dix heures et demie dimanche, avec notamment un intéressant contingent de Brésiliens (voir nos éditions du 30 juin), les spectateurs des Eurockéennes naviguent entre sensations fortes sans que les unes ou les autres s’excluent mutuellement : à l’heure du « picorage » sur Internet et des échanges de compilations mp3, il n’y a plus de heurt dans le zapping qui court de Kaizers Orchestra (des Norvégiens également tentés par Tom Waits époque Rain Dogs et le festif façon Marcel & son Orchestre) à Saul Williams (le slam originel passé par mille aventures, comme l’amour de Victor Hugo et Aimé Césaire, ou un mix de guitares rock). Et, sur la grande scène, Nine Inch Nails est d’une certaine manière réactualisé : quoique fondateur de l’esthétique indus mais n’ayant jamais conquis les grandes foules, le groupe de Trent Reznor atteint à une manière de classicisme de l’extrême, curieusement serein dans le vacarme.

Cette prospérité des mélanges permet aux Eurockéennes de se tourner vers la création depuis quelques années, comme cette fois-ci avec le travail d’Emilie Simon avec la Synfonietta de l’Ecole nationale de musique de Belfort et l’Ensemble des percussions claviers de Lyon. Relisant son oeuvre de chanson électronique en compagnie de musiciens classiques, Emilie Simon a donné à entendre une musique exigeante, mouvante, moirée, actuelle, riche et diablement séduisante.

De même, le festival commence à fonctionner en réseau, et de manière exemplaire, avec l’aventure des « chroniques Bumcello » : pendant trois jours et sur trois scènes différentes des Eurockéennes, le duo du percussionniste Cyril Atef et du violoncelliste Vincent Segal a reçu divers artistes (Stanley Beckford, Susheela Raman, Chocolate Genius, Omar Hayat, Seb Martel...) pour des concerts d’improvisation collective. L’aventure s’est montée avec La Vapeur, scène de musiques actuelles de Dijon, qui a accueilli les artistes en amont du festival, Bumcello et ses invités y donnant aussi deux « représentations publiques », entre concert et démonstration pédagogique. Et ainsi a-t-on pu voir aux Eurockéennes le truculent Stanley Beckford, vénérable aîné du mento jamaïcain, vieux chanteur installé depuis quelques dizaines d’années dans une musique d’avant le reggae - et longtemps laissé sur le sable par la gloire de ce dernier -, plonger de toute sa ferveur dans une expérience mouvante, imprévue, turbulente. Praticien d’une forme aux contours bien définis depuis longtemps, Beckford se livre à d’infinies variations : une sorte de rap farceur et imprévisible, des boucles vocales proches de la contemplation, des emprunts au funk... Toute une grammaire de liberté, de chaleur, d’audaces et d’évidences, comme une métaphore d’un âge heureux des musiques.

Par Bertrand Dicale, lefigaro.fr