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L’éternelle guerre des mondes

 
Wells, Welles, well... Avant de devenir la superproduction de Spielberg de cet été 2005, La guerre des mondes de l’écrivain H. G. Wells a connu un destin étroitement lié aux angoisses de notre monde occidental. Retour sur une histoire qui fait peur.
dimanche 3 juillet 2005.
 
Tom Cruise dans La guerre des mondes de Spielberg. - 5.7 ko
Tom Cruise dans La guerre des mondes de Spielberg.

Flash-back. En 1898, Herbert George Wells, le Jules Verne anglais, auteur de l’Homme invisible, de la Machine à explorer le temps et de l’Ile du docteur Moreau, publie la Guerre des mondes*, récit de l’invasion et de la destruction de notre civilisation par des extraterrestres hostiles venus de la planète Mars. Racontant son histoire du point de vue des humains et décrivant l’exode de populations entières mues par la panique, Wells fait sensation auprès de son lectorat et cristallise les peurs de ses contemporains relatives à la révolution industrielle et aux découvertes scientifiques récentes (les fameux canaux de Mars observés au télescope). Et pourtant, le romancier est encore loin de se douter qu’il a accouché d’un authentique classique dont les thèmes vont résonner à travers tout le siècle suivant. Car la force de Wells est avant tout d’avoir su pointer du doigt la peur qu’éprouvait notre civilisation moderne à l’idée de son propre anéantissement.

Une plaisanterie qui coûte cher

Comme par hasard, on est à la veille d’un conflit mondial terrible lorsque, le 30 octobre 1938, Orson Welles et la troupe du Mercury Theatre diffusent sur les antennes de la station de radio américaine CBS une adaptation de la Guerre des mondes. L’émission est conçue comme un faux reportage réaliste (avec bruitages et ambiance sonore à la clé) : un envoyé spécial, en direct de la petite ville de Grovers Mill, décrit aux auditeurs l’arrivée et les agissements des Martiens de minute en minute. Très vite, le peuple américain, qui a l’oreille collée à son poste en cette veille d’Halloween, prend au sérieux le programme de Welles et cède à la terreur. Dans toutes les grandes villes, les gens sortent dans les rues, commencent à charger leurs voitures et à dévaliser les épiceries. Le directeur des programmes de CBS reçoit même des nouvelles alarmantes évoquant une vague de suicides et des centaines de morts dues à la panique. Il décide d’interrompre le programme et de faire une annonce qui dédramatise l’émission. Emission qui se poursuivra, mais avec un taux d’audience beaucoup plus bas, tandis que l’Amérique reprend ses esprits et retourne au calme. Le lendemain, Orson Welles et ses collaborateurs seront interrogés par la police, puis harcelés par la presse pendant deux semaines. Et CBS devra payer la somme d’un million de dollars de dommages et intérêts pour les préjudices subis (blessures, dégâts, mais aucun mort, contrairement à ce que disait la folle rumeur). Là encore, l’histoire créée par H. G. Wells avait parfaitement fonctionné auprès d’un pays qui craignait les événements près de se dérouler en Europe.

En 1953, le producteur George Pal et le cinéaste Byron Haskin signent la première adaptation cinématographique du roman - dans les années 20, des pointures comme Cecil B. DeMille et Eisenstein avaient tenté en vain de monter le projet. Bénéficiant d’un budget énorme pour l’époque (2 millions de dollars, dont 1,2 million pour les effets spéciaux, qui seront d’ailleurs récompensés d’un oscar), la Guerre des mondes mise avant tout sur le côté spectaculaire des images et terrorisera des salles entières de spectateurs, persuadés qu’une invasion extraterrestre se déroulerait de la sorte.

Le début des années 50 voit fleurir un nombre assez important de longs-métrages de science-fiction mettant en scène la menace venue de l’espace (la Chose d’un autre monde, les Envahisseurs de la planète rouge...), mais ces films sont avant tout des métaphores de la guerre froide et des craintes américaines envers l’ennemi soviétique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les envahisseurs proviennent la plupart du temps de Mars, l’astre... rouge. La Guerre des mondes de Haskin récupère l’imagerie du film de guerre avec une telle force qu’il finira par devenir le mètre étalon du genre.

Enfin arrive sur nos écrans l’adaptation tant attendue de Steven Spielberg. Une version qui se veut, selon le propre aveu de son réalisateur, une exploration cinématographique de la psyché américaine au lendemain du 11 septembre 2001. Les images filmées caméra à l’épaule des gigantesques tripodes extraterrestres détruisant les immeubles et les plans sur les populations effrayées fuyant les villes nous renvoient directement aux attentats qui frappèrent Manhattan. De son côté, le personnage de la petite fille, effrayée par la catastrophe qui se déroule sous ses yeux, demande à son père : « Papa, qu’est-ce qui se passe ? Ce sont les terroristes ? » En bon classique qui se respecte, l’histoire du romancier britannique a su ainsi traverser le temps et s’adapter aux générations successives. « Wells done », Mr. Spielberg !

Par Arnaud Bordas, lefigaro.fr