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Del Castillo : Dictionnaire amoureux de l’Espagne

 
Dans le Dictionnaire Amoureux, de A à Z, Michel del Castillo bâtit un récit d’or, de sang et de lumière.
samedi 2 juillet 2005.
 
Dictionnaire amoureux de l’Espagne de Michel Del Castillo. - 3 ko
Dictionnaire amoureux de l’Espagne de Michel Del Castillo.

Un dictionnaire, ce n’est pas seulement l’univers en pièces détachées : c’est un roman dont tous les mots sont rangés dans l’ordre. Sauf que Castillo jouit d’une telle familiarité avec son sujet, il entretient un commerce si profond, si intime et si ancien avec l’âme espagnole que son dictionnaire se lit en continu, de A comme tout ce que l’Espagne possède encore en elle d’arabe, à Z comme le visage de la plus pure et plus généreuse des Espagne dévoilé par le génie de Zurbaran.

C’est le livre d’un hétérodoxe. D’un homme des marges. L’un de ceux qui ont grossi l’infini cortège des exilés. Ceux-là, qu’ils fussent morisques, juifs, protestants ou républicains, n’ont de véritable Espagne qu’intérieure. Dès le début, et tout au long, il met l’accent sur ce que nombre d’Espagnols ne veulent pas voir : leur passé le moins espagnol. Rappeler que ce pays a été musulman durant sept siècles (pas sept ans ni soixante-dix ans mais sept cents ans !) et que les juifs étaient les intermédiaires privilégiés d’Al-Andalus (ainsi que les Arabes nommaient leur Espagne), c’est déjà porter le fer dans la plaie aux yeux des illusoires défenseurs de la limpieza de sangre (pureté du sang). Il en reste bien davantage que des traces architecturales à Grenade et Cordoue, l’ombre portée de la musique d’Albeniz, ou des empreintes dans le vocabulaire.

Deux regards antagonistes, aujourd’hui encore irréconciliables, n’ont cessé de s’affronter autour de la vraie nature de l’Espagne, et donc de son peuple : existaient-ils avant l’invasion de 711 ou sont-ils nés à la faveur de la Reconquête en 1492 ? L’auteur dépasse déjà la querelle en disant son admiration pour le calife Abd-al-Rahman III. Ce qui pointe sous sa plume, c’est moins une nostalgie pour un âge d’or, désormais mythique, que l’éternel regret de ce qui aurait pu être et qui ne sera pas : « Quelque chose d’inédit a failli perdurer là, ancrant l’islam dans la modernité de l’Europe », écrit-il, et toutes les lignes qu’il consacre au sujet sont d’un franc-parler remarquable en ces temps d’ignorance et d’intolérance (je veux parler des nôtres).

L’air de rien, avec la détermination tranquille de ceux qui ne cherchent pas à convaincre, il nous impose Séville et Tolède comme ses villes d’élection, Almodovar en héritier de Bunuel, la corrida comme une liturgie sanglante justifiée par la tradition, Goya en proie aux hallucinations en un temps gorgé de ténèbres, Cervantès comme un prince de l’ambiguïté et de la dérision qui su offrir aux siens un miroir pour leur délire, le Cid Campeador en castillan absolu, l’Escurial comme un lieu mortifère, et Franco en chef dédiabolisé.

On ne perd pas le romancier en route, et il faudrait être bien oublieux pour ne pas voir l’auteur de La Tunique d’infamie derrière les entrées « Autodafé », « Marranes » ou « Inquisition », pages parmi les plus intenses de ce dictionnaire. Jamais on ne lira sous cette plume-là qu’il n’est d’Espagnol que chrétien. Des pages d’anthologie ? On a l’embarras du choix. Celles où le jeune Castillo, débarquant à Paris en 1953 après des années très éprouvantes en Espagne, qui dut subir au cours d’un déjeuner en tête à tête une explication en long, en large et en travers de la complexité espagnole par un intellectuel qui n’y avait jamais mis les pieds et en ignorait la langue, un certain Jean-Paul Sartre.

Citons encore les pages où l’oeuvre de Garcia Lorca apparaît comme la victime du complot de nos indifférences, après que l’homme eût été la victime d’une conjuration des haines. Citons, enfin, l’admirable récit de la réception par Miguel de Unanumo, recteur de l’université de Salamanque, du général Astray, commandant de la Légion. C’était un jour d’octobre 1936. L’officier maintes fois blessé et décoré exalta à la tribune « L’Espagne une ! L’Espagne grande ! » tout en insultant Basques et Catalans à grands renforts de « Viva la muerte ! » aboyés bras tendu. Quand le recteur dut prendre la parole, il se livra à un réquisitoire irréfutable dans un silence de mort, en présence de l’épouse du Caudillo : « ... Vous vaincrez parce que vous disposez de la force brutale ; vous ne convaincrez pas car il vous manque la raison. Je considère comme inutile de vous exhorter de penser à l’Espagne... »

Il mourut quelques mois après, car l’écoeurement, quand il se mêle à la tristesse, a un effet aussi rapide que du poison. Cette Espagne-là, cette Espagne qui dit non avec l’héroïsme tranquille d’une conscience solitaire, celle du philosophe du Sentiment tragique de la vie, c’est celle de Castillo. L’auteur de ce Dictionnaire aux allures de testament espagnol est si mélancolique que son Espagne intérieure prend des couleurs de crépuscule même quand elle est écrasée de soleil. On referme ce beau livre et, en observant la couverture, on est pris d’un sentiment étrange, troublant comme souvent lorsqu’on se croit sous l’emprise d’une image subliminale. Devant le nom de l’auteur, on ne lit plus Michel, mais Miguel.

Un dictionnaire, ce n’est pas seulement l’univers en pièces détachées : c’est un roman dont tous les mots sont rangés dans l’ordre. Sauf que Castillo jouit d’une telle familiarité avec son sujet, il entretient un commerce si profond, si intime et si ancien avec l’âme espagnole que son dictionnaire se lit en continu, de A comme tout ce que l’Espagne possède encore en elle d’arabe, à Z comme le visage de la plus pure et plus généreuse des Espagne dévoilé par le génie de Zurbaran.

C’est le livre d’un hétérodoxe. D’un homme des marges. L’un de ceux qui ont grossi l’infini cortège des exilés. Ceux-là, qu’ils fussent morisques, juifs, protestants ou républicains, n’ont de véritable Espagne qu’intérieure. Dès le début, et tout au long, il met l’accent sur ce que nombre d’Espagnols ne veulent pas voir : leur passé le moins espagnol. Rappeler que ce pays a été musulman durant sept siècles (pas sept ans ni soixante-dix ans mais sept cents ans !) et que les juifs étaient les intermédiaires privilégiés d’Al-Andalus (ainsi que les Arabes nommaient leur Espagne), c’est déjà porter le fer dans la plaie aux yeux des illusoires défenseurs de la limpieza de sangre (pureté du sang). Il en reste bien davantage que des traces architecturales à Grenade et Cordoue, l’ombre portée de la musique d’Albeniz, ou des empreintes dans le vocabulaire.

Deux regards antagonistes, aujourd’hui encore irréconciliables, n’ont cessé de s’affronter autour de la vraie nature de l’Espagne, et donc de son peuple : existaient-ils avant l’invasion de 711 ou sont-ils nés à la faveur de la Reconquête en 1492 ? L’auteur dépasse déjà la querelle en disant son admiration pour le calife Abd-al-Rahman III. Ce qui pointe sous sa plume, c’est moins une nostalgie pour un âge d’or, désormais mythique, que l’éternel regret de ce qui aurait pu être et qui ne sera pas : « Quelque chose d’inédit a failli perdurer là, ancrant l’islam dans la modernité de l’Europe », écrit-il, et toutes les lignes qu’il consacre au sujet sont d’un franc-parler remarquable en ces temps d’ignorance et d’intolérance (je veux parler des nôtres).

L’air de rien, avec la détermination tranquille de ceux qui ne cherchent pas à convaincre, il nous impose Séville et Tolède comme ses villes d’élection, Almodovar en héritier de Bunuel, la corrida comme une liturgie sanglante justifiée par la tradition, Goya en proie aux hallucinations en un temps gorgé de ténèbres, Cervantès comme un prince de l’ambiguïté et de la dérision qui su offrir aux siens un miroir pour leur délire, le Cid Campeador en castillan absolu, l’Escurial comme un lieu mortifère, et Franco en chef dédiabolisé.

On ne perd pas le romancier en route, et il faudrait être bien oublieux pour ne pas voir l’auteur de La Tunique d’infamie derrière les entrées « Autodafé », « Marranes » ou « Inquisition », pages parmi les plus intenses de ce dictionnaire. Jamais on ne lira sous cette plume-là qu’il n’est d’Espagnol que chrétien. Des pages d’anthologie ? On a l’embarras du choix. Celles où le jeune Castillo, débarquant à Paris en 1953 après des années très éprouvantes en Espagne, qui dut subir au cours d’un déjeuner en tête à tête une explication en long, en large et en travers de la complexité espagnole par un intellectuel qui n’y avait jamais mis les pieds et en ignorait la langue, un certain Jean-Paul Sartre.

Citons encore les pages où l’oeuvre de Garcia Lorca apparaît comme la victime du complot de nos indifférences, après que l’homme eût été la victime d’une conjuration des haines. Citons, enfin, l’admirable récit de la réception par Miguel de Unanumo, recteur de l’université de Salamanque, du général Astray, commandant de la Légion. C’était un jour d’octobre 1936. L’officier maintes fois blessé et décoré exalta à la tribune « L’Espagne une ! L’Espagne grande ! » tout en insultant Basques et Catalans à grands renforts de « Viva la muerte ! » aboyés bras tendu. Quand le recteur dut prendre la parole, il se livra à un réquisitoire irréfutable dans un silence de mort, en présence de l’épouse du Caudillo : « ... Vous vaincrez parce que vous disposez de la force brutale ; vous ne convaincrez pas car il vous manque la raison. Je considère comme inutile de vous exhorter de penser à l’Espagne... »

Il mourut quelques mois après, car l’écoeurement, quand il se mêle à la tristesse, a un effet aussi rapide que du poison. Cette Espagne-là, cette Espagne qui dit non avec l’héroïsme tranquille d’une conscience solitaire, celle du philosophe du Sentiment tragique de la vie, c’est celle de Castillo. L’auteur de ce Dictionnaire aux allures de testament espagnol est si mélancolique que son Espagne intérieure prend des couleurs de crépuscule même quand elle est écrasée de soleil. On referme ce beau livre et, en observant la couverture, on est pris d’un sentiment étrange, troublant comme souvent lorsqu’on se croit sous l’emprise d’une image subliminale. Devant le nom de l’auteur, on ne lit plus Michel, mais Miguel.

Par Pierre Assouline, lefigaro.fr