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Hans Werner Kettenbach

 
Tous les romans de Hans Werner Kettenbach pourraient porter le même sous-titre : "Le malentendu". Sur les douze qu’il a publiés, deux viennent d’être simultanément traduits en français : ils révèlent un univers étrange où l’analyse des psychoses individuelles et collectives et de leurs interactions au sein d’un contexte social donné emprunte beaucoup aux modes du roman noir.
vendredi 1er juillet 2005.
 
Hans Werner Kettenbach - 4.4 ko
Hans Werner Kettenbach

Paul Valéry faisait observer dans Tel quel qu’"un fait mal observé est plus perfide qu’un mauvais raisonnement". Le problème, c’est que l’un n’exclut pas l’autre : sur une base douteuse, on peut parfaitement bâtir un raisonnement aberrant. En logique, le résultat est désastreux ; en littérature, le procédé offre des possibilités infinies. Lorsque le lecteur ne dispose pour découvrir l’intrigue que du seul point de vue du narrateur, il n’a d’autre choix que de parier sur sa crédibilité, en espérant que sa confiance est bien placée. Les personnages de Hans Werner Kettenbach sont de braves gens, sincères et honnêtes, animés des meilleures intentions et qui, àcause d’une petite erreur de perception et de leur propension aux raisonnements douteux, finissent par se conduire comme ceux-là même qu’ils prétendent combattre, de la manière la plus abjecte.

Le héros de Minnie, une affaire classée, M. Lauterbach, est un avocat allemand spécialisé dans la négociation des droits d’auteur. Son domaine d’intervention est la country music, genre qu’il déteste, ce qui ne l’empêche pas d’accomplir sa tâche avec la conscience professionnelle d’un excellent juriste.

Lors d’un déplacement à Nashville, ses affaires ayant été réglées plus vite que prévu, il se trouve disposer d’une semaine de vacances, qu’il décide de consacrer à une brève visite des Etats-Unis au volant d’une voiture de location. Un soir, surpris sur l’autoroute par un violent orage, il doit faire étape en catastrophe dans le motel le plus proche. L’endroit est minable et n’accueille qu’une seule cliente, Sally, une pocharde dont Lauterbach doit repousser les avances. La nuit est agitée : dans la chambre voisine, Sally a reçu des amis qui font bruyamment la fête. Dans un demi-sommeil, Lauterbach croit même percevoir les échos d’une rixe. Au matin, excédé, il part sans demander son reste. En route, il rencontre Minnie, une jeune Noire qui fait de l’auto-stop. Au début, il refuse de la prendre à son bord, persuadé qu’il s’agit d’une prostituée vraisemblablement mineure bien qu’elle affirme le contraire, puis il finit par se laisser attendrir.

Lauterbach est quelqu’un de bien, sincèrement ému par la détresse de Minnie et désireux de lui venir en aide. S’il décide de l’emmener avec lui dans son périple, en cachette tout de même pour ne pas éveiller les soupçons, ce n’est pas pour abuser de la situation. Il entend bien rester fidèle à sa compagne, qui l’attend en Allemagne. Pourtant, il finit par se demander si c’est le hasard qui a placé la jeune Noire sur sa route, d’autant plus qu’il a depuis quelque temps la certitude qu’il est pris en filature. Lorsqu’il apprend, par un journal local, qu’un meurtre a été commis dans le premier motel où il avait passé la nuit, l’engrenage est en place qui va le mener à des extrémités qu’il n’aurait même pas imaginées...

On peut lire Minnie, une affaire classée comme une sorte de "road movie", un roman noir à l’américaine au suspense habilement mené jusqu’à la chute inattendue. Mais on est surtout frappé par le côté implacable de la démonstration. Si les personnages de Kettenbach étaient de véritables paranoïaques, ses romans n’en seraient pas moins passionnants, mais ils s’apparenteraient simplement à l’étude d’un cas clinique. L’auteur prend soin, au contraire, de décrire ses héros comme des individus parfaitement ordinaires, normalement raisonnables et d’une bonne foi absolue.

Après l’Amérique des années Reagan, c’est l’Allemagne de la réunification que Hans Werner Kettenbach passe au crible dans La Vengeance de David, en mettant à profit son excellente connaissance du terrain. Né en 1928, l’auteur a été correspondant, chef du service politique puis rédacteur en chef du journal de Cologne le Kölner Stadtanzeiger. Son héros, Christian Kestner, est professeur de lycée, brave homme, excellent pédagogue, humaniste, adversaire résolu de tous les extrémismes. Et qui a fort à faire avec certains de ses élèves plus ou moins provocateurs, et surtout avec son fils, qui s’est acoquiné avec un groupuscule néonazi.

Quelques années plus tôt, Kestner a effectué un voyage d’étude à Tbilissi. Il y a connu David Ninochvili et sa femme, qui lui ont fait découvrir le charme de la légendaire hospitalité géorgienne. Lorsque David annonce qu’il vient en Allemagne pour tenter d’intéresser des éditeurs à la littérature de son pays, Kestner ne peut faire moins que l’accueillir. Mais le séjour du Géorgien tourne vite au cauchemar pour son hôte allemand. Comment se fait-il que l’invité étranger et le fils xénophobe s’entendent si bien, au point d’organiser en commun une conférence sur les luttes de pouvoir au sommet de l’Etat géorgien après la dissolution de l’URSS ? Et la femme de Kestner, pourquoi se montre-t-elle si attentionnée avec un homme qu’elle ne connaît pas ? Faut-il y voir les prémices d’une idylle ?

Le bon professeur se persuade peu à peu que le voyage de Ninochvili en Allemagne n’a rien à voir avec la littérature ou la vente de droits. Peut-être est-il venu assouvir une vengeance à la mode caucasienne ? Peut-être est-il un espion rescapé du KGB et intéressé par les affaires délicates que la femme de Kestner traite en tant qu’avocate ? Et elle-même d’ailleurs, originaire de l’ex-RDA, n’aurait-elle pas autrefois collaboré avec la Stasi ? Dans cette logique du soupçon le moindre indice devient une preuve ; un geste, une citation de Roustaveli ou de Goethe suffisent à alimenter le délire et à lui donner la cohérence de la vérité la moins discutable.

La peur est un ingrédient classique de toute littérature policière mais c’est généralement celle qu’éprouve la victime face au bourreau, celle qu’inspirent toutes les manifestations du mal et de la violence. Chez Kettenbach, c’est la peur qui devient le moteur même de l’intrigue, la peur de l’autre, celle de ne pas se montrer à la hauteur de la situation ou de ne pas être totalement irréprochable. Elles finissent toutes par s’agréger en une panique qui agit comme une gangrène et métamorphose les individus sans même qu’ils s’en aperçoivent, transformant des gens sympathiques, brillants et cultivés, en véritables monstres. Les machines délirantes de Kettenbach seraient presque amusantes si elles n’étaient plus terrifiantes que bien des thrillers puisque le phénomène qu’il s’applique à analyser avec cynisme et brio, c’est en définitive la façon dont une société peut glisser insensiblement vers le fascisme.

Par Gérard Meudal, lemonde.fr

MINNIE, UNE AFFAIRE CLASSÉE (Minnie, oder ein Fall von Geringfügigkeit) de Hans Werner Kettenbach. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Christian Bourgois.

LA VENGEANCE DE DAVID (David Rache) de Hans Werner Kettenbach. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éd. Christian Bourgois.