Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

André Chamson : "Résister quand même"

 
André Chamson avait en quelque sorte tracé sa ligne de conduite : "Résister, c’est d’abord ne pas s’arrêter à la persécution, ni à la calomnie, ni à l’injure, puis, s’il le faut, c’est combattre, et puis, vainqueur ou vaincu, c’est résister quand même, c’est-à-dire rester semblable à ce que l’on est jusque dans la défaite et jusque dans les fers."
vendredi 1er juillet 2005.
 
André Chamson - 2.4 ko
André Chamson

Après Le Livre des Cévennes (2001) et Suite camisarde (2002), les éditions Omnibus poursuivent la publication des oeuvres d’André Chamson (1900-1983). Ce troisième volume dévoile une autre facette du personnage, celle de l’intellectuel jeté dans la tourmente des années 1934-1944. Le tome s’ouvre en 1934. Chamson, qui avait vécu de près les événements du 6 février, écrivit L’Année des vaincus en toute hâte.

Paru entre août et novembre 1934 dans la NRF, puis chez Grasset, le roman illustrait la faillite du pacifisme, diagnostiquant le basculement du monde dans la fatalité de la violence et de la haine : on y voit des mineurs des Cévennes fraterniser avec des ouvriers allemands venus leur prêter la main avant que la prise en compte de la réalité nazie n’oblige chacun à choisir son camp.

Ne dissociant plus le littéraire du politique, le pacifiste, venu à l’âge adulte à la fin de la Grande Guerre, s’engagea dès lors dans des écrits de combat. En 1935, il créa avec Jean Guéhenno et Andrée Viollis l’hebdomadaire Vendredi, dont des éditoriaux, courant de 1935 à 1938, sont repris dans ce volume. En 1937 parut Retour d’Espagne, ­ Rien qu’un témoignage, qui défendait l’idée selon laquelle l’affrontement qui se déroulait en Espagne jouait tout entier, à pile ou face, le sort d’une guerre européenne. Chamson n’en restait pas moins optimiste sur le long terme : "Quand les hommes découvrent les monstres, la plus antique sagesse nous apprend que naissent les archers et les héros qui nous délivrent."

VISION D’APOCALYPSE

A la déclaration de guerre, il choisit de rejoindre l’armée d’Alsace. Sa détestation de la guerre était intacte, mais il n’y avait, à ses yeux, d’autre choix que de combattre. Replié à Montauban après la défaite de 1940, il y renoua avec l’écriture littéraire tout en décidant de ne rien publier : "Garder le silence, c’est porter témoignage et c’est accuser", affirmait-il dans Ecrit en 40. Dédié à la mémoire de Jean Prévost, "mon ami, capitaine au maquis du Vercors, mort à l’ennemi le 1er août 1944", ce texte court et dense s’ouvrait sur ces mots : "J’écris pour le jour de la liberté. J’écris pour conjurer les maléfices de la défaite."

Dans l’hiver de 1943, avec Le Puits des miracles, dont le narrateur se définit comme "une sentinelle, les sens tendus dans la nuit et le vide", il dépeignit une ville tombée au pouvoir des fous. Sur fond d’une chasse à l’homme emplissant la cité de son tumulte, il dressait de la société de ce temps une vision d’apocalypse : "Un jour, peut-être, les historiens sauront retrouver les moindres détails de cette misère. Mais, pour nous qui l’avons vécue, elle est impossible à raconter. À partir d’un certain degré de désespoir, au-delà d’une certaine abjection, il n’y a plus de faits divers ni de chronique. L’oeil ne voit plus rien. L’esprit ne peut plus rien comprendre." La noirceur et la causticité de ce texte étaient telles que Claude Roy y vit "le témoignage étonnant de ces hallucinations que donne à l’esprit la privation de liberté". Et pourtant, à lire de près cette charge féroce, Chamson n’abdiquait rien de sa foi en l’homme tout en s’interrogeant sur la capacité d’une France épuisée et lasse à rebondir : "C’est maintenant que nous allons avoir besoin de toutes nos forces. Mais quels hommes sommes-nous devenus ?"

LÉGENDE INCARNÉE

De fait, parallèlement à ses travaux d’écriture, qui recelaient un vrai danger, il organisa des refuges pour les persécutés et devint agent d’un maquis. Chamson était né à l’existence littéraire en publiant en 1925 Roux le bandit , histoire d’un objecteur de conscience en 1914, prenant quatre ans le maquis dans les Cévennes et devenant, petit à petit, une légende incarnée pour les peuples de la montagne. Il affirmait, en publiant en 1975 La Reconquête 1944-1945, évocation de son engagement dans la Brigade Alsace-Lorraine et dans la Ire Armée, que son héros, s’il avait encore eu l’âge où l’on peut se battre, aurait pris place au milieu des Volontaires de l’an 44. Ce n’était pas là une pirouette, mais bien l’expression d’une fidélité à une éthique forte.

En septembre 1935, à l’assemblée protestante du Désert, exaltant dans un beau discours le mot gravé dans la pierre de la tour de Constance par Marie Durand : "Résister", il avait en quelque sorte tracé sa ligne de conduite : "Résister, c’est d’abord ne pas s’arrêter à la persécution, ni à la calomnie, ni à l’injure, puis, s’il le faut, c’est combattre, et puis, vainqueur ou vaincu, c’est résister quand même, c’est-à-dire rester semblable à ce que l’on est jusque dans la défaite et jusque dans les fers."

Par Laurent Douzou, lemonde.fr

LES LIVRES DE LA GUERRE d’André Chamson. Préface de Frédérique Hébrard, textes choisis et présentés par Micheline Cellier-Gelly