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Trans Musicales à Pékin

 
L’édition spéciale des Trans Musicales à Pékin s’est terminée dimanche soir en beauté avec un concert de Saint Germain. A Pékin, pendant deux jours, les 18 et 19 juin, le public chinois a pu applaudir des groupes français inconnus et des stars. Un événement exceptionnel sous haute surveillance.
lundi 20 juin 2005.
 
Gotan Project  durant les Trans Musicales à Pékin. - 4 ko
Gotan Project durant les Trans Musicales à Pékin.

Samedi, trois heures de l’après midi, Big Buddha donne le coup d’envoi du festival. Chaleur moite, étouffante. Le soleil est voilé par un halo jaunâtre qui recouvre tout Pékin. Sur la pelouse du parc Chaoyang réservée au public et protégée des regards extérieurs par des barrières, des ombrelles aux couleurs criardes apparaissent. Pékin travaille quasiment 24h/24h et la foule est encore clairsemée en ce début de journée ouvrable. Et puis Richard Clayderman est en ville, dure concurrence ... Quelques laowai (étrangers) sont donc là mais surtout des Chinois au look étudiant ou arty. Le DJ abrité sous des parasols commence tout doux avec des voix a capella, tente de mixer du erhu dessous puis monte vers des grooves plus connus. Soul Makossa ne fait pas danser, trop tôt, trop chaud. Comme Big Buddha le fait remarquer à la fin de son set, "la vraie vedette ici, ce sont les militaires !". Et ils sont partout, les militaires : assis les uns derrière les autres sur des petits tabourets en plastique au milieu du public, qui se lèvent dès que quelqu’un se lève ... ; à deux mètres de la scène, un "cordon sanitaire" de très jeunes gardes rouges (16-17 ans à vue de nez) qui font leur service militaire, habillés d’un T-shirt blanc avec écrit en rouge "Trans en Chine". Ceux-là restent assis stoïquement en plein cagnard jusqu’à la relève. Les enceintes derrière eux balancent des sons énormes. Un bizutage ? Plus des policiers en tenue et en civil qui patrouillent ou gardent les entrées.

Pour compléter ce tableau surréaliste, un "vide de sécurité" de trente mètres sépare la scène du public ... Choc des cultures. Les autorités se méfient de la foule et des musiques potentiellement "incorrectes". En Chine, le concert est un spectacle en salle où tout le monde reste assis. On est loin des Trans Musicales de Rennes où le public se déplace à sa guise. Mais c’est le défi des Trans à Pékin : montrer qu’on peut organiser un festival de musiques actuelles en plein air et sans incidents. Le partenaire local des Trans, le Bureau des Musiques Actuelles, a dû négocier tout assouplissement du cadre rigide pied à pied avec le Ministère de la Culture chinois sans que rien ne soit sûr jusqu’à la dernière minute. L’organisation de l’Année de la France en Chine a mis de l’huile diplomatique dans la machine pour que cette grande première ait lieu.

Les artistes ont été prévenus et acceptent le jeu. A eux de combler les distances et faire oublier le décor. Les Rennais de Bikini Machine s’y emploient avec un mélange de big beat et de guitares sixties digne des films noirs. DJ Miss Ill monte au front avec des galettes killer du genre No sleep til Brooklyn (Beastie Boys). Plus zen, Wang Lei, la tête chercheuse de l’avant-garde musicale pékinoise, imagine des paysages de la planète Mars avec un mille-feuilles électro-dub. Après lui, Digicay, c’est Gengis Khan mordu aux fesses par un crotale : il mouline des accords destroy sur une guitare avec, en fond, des boîtes à rythmes assassines. Le premier miracle du festival arrive avec Denez Prigent. Le public, jusque là assis paresseusement sur l’herbe, est debout après la gwerz Ar vamm lazherec. Le chant solennel et profond du Breton, solidement accompagné notamment par la cornemuse et la bombarde, réveille peut-être un rêve de steppes infinies ou une envie de fest-noz.

Il fait nuit maintenant, les corps sages en profitent pour se réveiller. DJ Morpheus, grand mage malicieux, les entraîne sur des pistes inconnues. Face à la scène, à l’horizon, une lumière orange illumine les sommets des immeubles comme des torchères. Pékin, en chantier permanent, a des allures de Blade Runner. Un voile blanc se lève et les premières notes d’un bandonéon s’échappent dans l’éther. Des images fugaces de danseuses en tenue légères et de cabarets argentins défilent sur l’écran. Les musiciens du Gotan Project apparaissent derrière en ombre chinoise... Emoi dans foule lorsque Pablo et Victoria, les deux danseurs, attaquent un tango avec toute la sensualité et la virtuosité requises. Quelques personnes s’enhardissent à les imiter devant la scène. Des policiers inquiets de cette "improvisation" s’approchent, rien de plus. Sur la pelouse, ça danse sans façon. Le concert s’achève à regret à 22h30 pétantes. Applaudissements nourris. La plupart des Chinois interrogés à la sortie auront eu un coup de coeur pour ce mélange de musique et d’installation visuelle. Mais il est vrai que Gotan Project, contrairement aux autres artistes, est déjà connu des milieux branchés.

Dimanche, plafond bas sur les deuxième jour des Trans : nuages gris, chaleur humide, l’orage menace. Il y a beaucoup de familles en repos hebdomadaire, les enfants gambadent entre les militaires, les étrangers, plus nombreux, se sont passés le mot. Iz prolonge la torpeur bienheureuse. Mamer, le leader de ce groupe chinois, appartient en fait à la minorité kazakhe. La musique, rythmée par un tambour à cordes, puise dans les traditions de l’Asie Centrale. Iz signifie d’ailleurs "empreinte", "les chemins de la tradition à suivre". Le public est déjà debout, apprécie ce Denez Prigent local. Les deux artistes sont plus proches qu’ils ne le pensent : le Breton a chanté la veille Son Alma, qui parle de la capitale kazakhe, Alma Ata.

C’est après un nouveau set de DJ Morpheus que se produit l’événement peut-être le plus exceptionnel de ces deux jours. Danyel Waro entre dans la foule en chantant, accompagné de ses trois musiciens. Les militaires l’entourent, soit pour le protéger du public soit pour qu’il n’entraîne pas les spectateurs enthousiastes, difficile de savoir, mais rien n’y fait, ce lutin diabolique continue et se dirige vers la scène. A peine arrivé, l’orage éclate et il doit évacuer pour des raisons de sécurité. Pas dégonflé, Danyel Waro décide de zapper les trente mètres de no man’s land et de chanter juste devant les premiers rangs. Derrière la haie de militaires en plein désarroi face un geste qui défie l’ordre imposé, les Chinois essaient de reprendre en choeur les paroles en créole, une fille balbutie en anglais "we don’t understand, translate", tout le monde danse, applaudissements, cris, Danyel ne s’arrête plus, enchaîne les morceaux dans des versions acoustiques extraordinaires. L’orage s’arrête. Le soleil apparaît, le vert des arbres et de la pelouse s’illumine avec une intensité rare.

Satisfait du résultat, Danyel Waro laisse la place au duo de DJs Pat Panik meets Netik. Le champion de France du genre et le double champion du monde associent leur quatre platine pour un résultat assez détonnant. Les sons, scratchés, samplés, martyrisés, explosent. Le collectif rennais X-Makeena assure dans le même ton, joue une drum & bass puissante qui vire carrément rock à la fin. Le public, les bras levés, leur réserve un des meilleurs accueils du festival. Après quelques vinyls énervés du DJ Bobby Hardcore Liberace, décompression avec le très attendu Saint Germain. Ludovic Navarre et ses musiciens reprennent le spectacle de la tournée de l’album Tourist. Pas de morceaux inédits, donc, mais une petite innovation, Tony Allen à la batterie, pour donner une touche rythmique afro-beat. Un concert très applaudi par un public de connaisseurs.

In fine, les Trans en Chine auront réussi leur pari : faire un festival aussi rock’n’roll qu’à Rennes ... et qui le fut aussi bien dans son organisation que dans sa musique ! Maintenant que la voie est ouverte, peut-être que ce genre de festival sera plus facile à organiser en Chine.

Par Jean-François Danis, rfi.fr