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Il était un père de Yasujiro Ozu

 
Il était un père est un Ozu de 1943. Une sorte de micro événement si on veut bien se souvenir que la cinéphilie française n’a jamais eu autre chose à la bouche que le Ozu des derniers temps, celui qui démarre avec Printemps tardif (1949) et s’achève sur le Goût du saké (1962), ce chef-d’oeuvre en version alcoolo-bouillie.
mercredi 29 juin 2005.
 
Il était un père de Yasujiro Ozu - 4.1 ko
Il était un père de Yasujiro Ozu

Les plus tatamisés connaissent sur le bout des doigts quelques titres de la période muette (parmi lesquels deux films de 1932, le premier Gosses de Tokyo et Où sont les rêves de ma jeunesse ?). Mais, dans cet entre-deux, toute une période est restée invisible, autant dire suspecte à l’heure où la moindre rognure d’ongle signée du maître de Tokyo est promise à une déification immédiate.

Amertume. Le Ozu inconnu, qui va de 1935 à 1947, a connu la guerre (deux ans d’enrôlement), la dépression, la gueule de bois (alcool de riz), le doute. Cela, on le savait par ouï-dire. A partir de ce matin, on pourra dire qu’on a vu. Il était un père est la démonstration de ce qui différencie un génie d’un tocard : le premier fait un chef-d’oeuvre des crises du second.

Et Ozu était un génie. Il avait même trouvé le moyen de faire, au creux de la vague, un film aussi dur qu’Il était un père, habité par une amertume étrange, qui résonne comme un chant de promesses.

Il était une fois un professeur (c’est Chisu Ryu, l’acteur de tous les films d’Ozu) que ses élèves surnommaient « le blaireau ». Comme c’est bientôt l’été, le blaireau emmène ses élèves en sortie : une photo de classe, un voyage en barque. Mais dans la chambrée la rumeur gagne. La barque de l’un des gosses s’est retournée.

La sortie est finie, le professeur rentre et donne sa démission. Enseigner lui fait désormais peur. Il apprend un travail manuel à Tokyo et met le jeune fils dont il a seul la charge (il est veuf) dans une pension, se résignant à n’être qu’un père du dimanche.

Le fils grandit, vite, trop vite peut-être, en tout cas plus vite que le film, qui est obligé de changer d’acteur après chaque séquence.

Echange. Quand le film arrive aux deux tiers de son chemin, on est face à quelque chose que le cinéma, en 1943, n’avait pas encore filmé : un père et un fils qui se parlent, d’égal à égal. Ce qu’ils ont à se dire tient en peu de mots, le film étant presque une ode au silence.

Leurs obsessions ne tiennent qu’à un fil (le temps qui passe). Mais la façon dont Ozu les regarde tous les deux échanger ce lien essentiel n’a pas d’égal (sinon la poignée de films que Philippe Garrel a composée autour de son père dans les années 70-80). Ce sont deux silhouettes les pieds dans l’eau pêchant dans le même cours d’eau, ou barbotant dans un même bain. Avec ce que cela comporte de blessure, chaque fois que le fils voudra se rapprocher du père (son rêve) ou cessera de vouloir lui ressembler (sa décision, à son tour, de ne plus vouloir être prof).

Il était un père se termine quand un paysage vient, comme toujours chez Ozu, apporter sur un plateau l’allégorie qui manquait : alors, on quitte la salle la gorge serrée autour de cette certitude implacable, une vie, ça ne tient qu’en une matinée, deux à la limite. Saloperie de chef-d’oeuvre.

Par Philippe AZOURY, liberation.fr