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Da VinCIA code...

 
Da VinCIA code... Depuis que l’auteur de best-sellers Dan Brown s’intéresse à elle, des centaines d’amateurs tentent de décrypter son message codé. Mais cela fait déjà quinze ans que Kryptos, sculpture érigée au QG de la CIA à Washington, résiste.
mardi 28 juin 2005.

C’est une plaque de cuivre, haute de 4 mètres, qui se présente comme une feuille de papier en forme de S. Elle sort d’une poutre de bois pétrifié, symbolisant (peut-être) une imprimante. Des milliers de lettres ont été perforées dans le cuivre, dont 865 forment un message codé : E M U F P H Z L R F A X Y U S D J K Z L D K R N S H G N F I...

La sculpture rend hommage à la CIA, les services secrets américains, mais c’est aussi une véritable source d’embarras pour elle. Kryptos (« caché » en grec) a en effet été installée sous le nez de ses agents, dans une cour à la sortie de la cafétéria de son QG de Langley (Virginie), dans la verte banlieue de Washington. Et depuis quinze ans, personne n’a réussi à la déchiffrer entièrement.

Lorsque son oeuvre a été inaugurée, en 1990, l’artiste Jim Sanborn craignait que son texte soit décodé trop rapidement : « Il se compose de quatre parties avec, pour le déchiffrage, une difficulté croissante. Pour les trois premières sections, les plus faciles, je pensais que ce serait l’affaire de quelques semaines », déclare-t-il à Libération. Mais l’oeuvre a résisté, et elle résiste encore.

Jusque-là, l’énigme n’intéressait que des cryptologues avertis. Le destin de la sculpture a brutalement changé il y a quelques mois. Car Kryptos a été prise dans le tourbillon qui a entouré le roman-phénomène Da Vinci Code. Aucune mention de Kryptos n’est faite dans le best-seller de Dan Brown, mais ce dernier s’est amusé à cacher sur la jaquette de son livre deux indices renvoyant vers la sculpture (cherchez bien !) Aujourd’hui, Dan Brown laisse entendre que Kryptos jouera un rôle important dans les prochaines aventures de Robert Langdon, The Solomon Key.

« Soudain, c’est arrivé. J’ai été frappé par cette douce extase... »

Il n’en a pas fallu plus pour que la sculpture sorte de sa relative quiétude et devienne une obsession pour des centaines d’amateurs de mystère tout autour de la planète. Elonka Dunkin, une habitante du Missouri qui tient le site web (1) le plus complet sur la quête du secret, a vu le nombre de visiteurs exploser : « Il est passé de plusieurs dizaines à plusieurs milliers par jour, avec des pics de plus de 20 000 », constate-t-elle. Sur l’Internet, des groupes de chercheurs se sont formés. Celui de Yahoo (2) regroupe déjà 678 membres... La course est lancée, chacun rêvant d’être le premier à « casser » les dernières lignes du code.

Lorsqu’on téléphone à la CIA pour demander si l’on peut passer jeter un coup d’oeil dans la cour de la cafétéria, la réponse et polie, mais négative : « Un, les visiteurs étrangers ne peuvent pas pénétrer dans nos bâtiments pour des raisons de sécurité. Deux, nous n’acceptons pas les médias, pour ne pas perturber le travail. » L’interlocutrice précise gentiment qu’il existe une copie de Kryptos au musée Hirshhorn, musée d’art contemporain sur le Mall de Washington. Mais la cousine de Kryptos, baptisée Antipodes, est un peu décevante : plus petite, elle est pleine de caractères cyrilliques. Surtout, il manque tous les éléments qui complètent, dans la cour, l’oeuvre originale : aux côtés de la plaque courbe sont installés un étang pétillant, des pierres où sont gravées des phrases en morse, les flèches d’une boussole, une roche magnétique, etc. Un vrai jeu de piste.

Lorsque la CIA avait engagé son projet de nouveau QG à la fin des années 80, elle avait prévu d’installer une oeuvre symbolisant le travail des employés de l’agence. Le projet de Jim Sanborn a été retenu. Celui-ci, alors âgé de 47 ans, s’est plongé dans des livres sur les codes secrets. La CIA lui a offert une formation intensive à la cryptographie et Sanborn a été épaulé dans son travail par un homme de l’art, un cryptologue de la CIA au bord de la retraite, Ed Scheidt.

Deux ans après l’inauguration, un analyste de l’agence américaine de contre-espionnage, David Stein, a pris un papier et un crayon, et s’est attaqué sérieusement au problème. Après sept ans de travail, il a réussi à percer le mystère des trois premières sections, K1, K2 et K3. Dans un rapport interne, il a raconté sa trouvaille, et décrit son exaltation lorsque des mots sont sortis de l’amas de lettres éparses dont il couvrait ses feuilles de papier : « Soudain, écrit-il, c’est arrivé. J’ai été frappé par cette douce extase, une expérience rare qu’on appelle, comme je l’avais entendu dire, "moment de clarté". Tous les doutes, les spéculations sur les milliers de pistes alternatives se sont simplement évanouis. Et j’ai vu clairement le chemin correct se dérouler devant moi [...] J’essayais de contenir mon excitation en observant le miracle de lettres se joignant lentement pour former des mots, l’un après l’autre. En quelques heures, j’avais fini. Après plus de sept ans et 400 heures de travail sur des piles de feuilles de papier couvertes de charabia, je voyais enfin apparaître un paragraphe en bon anglais. »

Sur le coup, personne n’a pu lire ce paragraphe. Car la CIA, cette incorrigible cachottière, a gardé le secret pour elle. Heureusement, des mois plus tard, un Californien, Jim Gillogly, cryptologue chevronné travaillant pour une société informatique, a abouti aux mêmes résultats que Stein. Il s’était attaqué à Kryptos en 1992, et avait renoncé. Un jour de 1999, il s’y est remis et, grâce à son puissant ordinateur, il a résolu le problème en neuf jours.

Vaguement poétique, le texte déchiffré semble évoquer quelque chose d’enterré sur les terres de la CIA : « Langley est-il au courant ? Il devrait l’être : c’est enterré quelque part par là. Qui connaît la localisation exacte ? Seulement WW », dit ainsi le texte, dans une allusion possible au directeur de la CIA de l’époque, William Webster. Un autre passage reprend une phrase écrite par Howard Carter lors de sa découverte du tombeau de Toutankhamon, en 1922 : « Les mains tremblantes, j’ouvris une petite brèche dans le coin en haut à gauche... et alors, élargissant un peu le trou, j’insérais la bougie et jetais un oeil à l’intérieur... »

Mais ni David Stein ni Jim Gillogly n’ont eu raison de l’ensemble du code. La dernière partie, K4, qui comprend 97 lettres, résiste. La voici :

O B K R

U O X O G H U L B S O L I F B B W F L R V Q Q P R N G K S S O

T W T Q S J Q S S E K Z Z W A T J K L U D I A W I N F B N Y P

V T T M Z F P K W G D K Z X T J C D I G K U H U A U E K C A R

Aujourd’hui, Jim Sanborn, est un peu dépassé par la frénésie déclenchée par le Da Vinci Code. Des gens l’appellent pour tester leurs trouvailles : « Est-ce que c’est ça ? » « Non », répond-il chaque fois avec patience. Par prudence, il vient de placer en lieu sûr les documents et matériaux concernant Kryptos : « Il n’y a plus rien dans ma maison et dans mon studio », nous déclare-t-il. Il se dit « déchiré » entre deux sentiments contradictoires. Sur le fond, il n’est pas mécontent de cette publicité : « A part de rares cas, les artistes aiment bien que leur oeuvre soit connue. » Mais la façon dont Dan Brown s’enrichit en s’appropriant son travail (il dit « ma propriété ») l’agace. Le romancier ne l’a pas contacté : « Je n’ai jamais parlé à ce monsieur. Cela me surprend, pour le moins », lâche Sanborn. Et il ne prise guère la religiosité que les danbrowneries viennent déverser sur son oeuvre : « Je suis plutôt du genre scientifique-darwinien », dit-il. Les fanatiques de Kryptos l’inquiètent vaguement : « Il y a beaucoup de personnes qui sont devenues obsédées par ce code, et toute obsession va de pair avec une certaine déconnection sociale. »

Qui déchiffrera la quatrième section de Kryptos ? Le code de K4, admet Jim Sanborn, est plus costaud que celui des trois passages précédents. Des coquilles ont été glissées pour compliquer la tâche. Mais il jure qu’il n’a pas triché : « K4 peut être décodé. On peut arriver à un texte en bon anglais », jure-t-il.

« C’est comme une drogue pour qui se penche sur la question. »

Les fanas rongent leur frein. Certains soupçonnent la CIA de ne pas avoir tout rendu public sur son site web. Des indices, pensent-ils, se trouvent sur place, dans cet endroit imperméable au public. Jim Sanborn refuse de commenter cette polémique : « Si je commence à répondre à ce genre de questions, je risque de donner la solution petit bout par petit bout. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est décodable. »

Chacun se prépare. L’ordinateur de Jim Gillogly, le Californien, a déjà essayé 100 milliards de combinaisons différentes pour tenter de « casser » K4. Elonka Dunkin, la passionnée du Missouri, cherche la solution dans les autres oeuvres cryptées de Sanborn : « Plus nous connaissons ses techniques et son style, plus nous facilitons la tâche », pense-t-elle. Un autre détective amateur, Chris Hanson, patron d’une boîte d’imagerie en 3D, a reconstitué l’image du QG de la CIA, à la recherche de nouveaux indices...

Cette passion va parfois jusqu’à faire basculer des vies. Dans le Michigan, Gary Philipps, 27 ans, a découvert Kryptos l’an dernier, via le Da Vinci Code. C’est vite devenu une obsession : « C’est comme une drogue pour qui se penche sur la question plus de quelques minutes », assure-t-il. Il dirigeait alors une entreprise de technologie Internet assez fragile. Elle a commencé à battre de l’aile, mais l’énergie de Gary était tout entière tournée vers Kryptos. Il a fini par abandonner son entreprise et à se consacrer entièrement à sa nouvelle passion (3). Pour vivre, il travaille maintenant dans le bâtiment : « Quand je tape avec un marteau, j’ai l’esprit libre et je peux penser tranquillement au code. Ça me convient. Je ne pouvais pas faire cela quand je dirigeais ma boîte... »

Qui trouvera la clef ? Nul ne peut le prédire. « Only WW knows », murmure le cuivre de Sanborn. C’est déjà une illusion, car WW, cette tête en l’air, a complètement oublié de quoi il s’agissait. « Je n’ai aucun souvenir de tout cela. C’était philosophique et obscur », a marmonné un jour l’ex-directeur de la CIA, William Webster, interrogé sur le quatrième message. Il a transmis à ses successeurs l’enveloppe qui contient le texte déchiffré. Mais là encore, c’est une illusion : elle ne renferme même pas la solution du problème. Car il ne suffit pas de percer le code pour accéder au sens du message : Sanborn a bien sûr prévu une « énigme dans l’énigme »...

-  (1)www.elonka.com/kryptos
-  (2) http://groups.yahoo.com/group/kryp tos/ (3) A laquelle il a consacré un site web : www.realmoftwelve.net

Par Pascal RICHE, liberation.fr