Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Le Festival Gnaoua d’Essaouira (Maroc)

 
Pour sa huitième édition au Maroc , organisée du 23 au 26 juin, le Festival Gnaoua d’Essaouira aura attiré quatre cent mille spectateurs.
lundi 27 juin 2005.
 
Danyel Waro avec les musiciens menés par Mohamed Koyou. - 5 ko
Danyel Waro avec les musiciens menés par Mohamed Koyou.

Impossible d’y échapper. C’est un souffle puissant, une énergie explosive, un naufrage définitif pour toute notion de silence. Une onde qui se répand à travers les ruelles, sur les places, court le long de la plage, un galop frénétique de métal, de cordes et de chants exaltés. Au son des qraqeb (crotales en fer) et du guembri (luth-tambour à trois cordes), la voix des Gnaouas prend possession d’Essaouira. Pour sa huitième édition, organisée du 23 au 26 juin, le Festival Gnaoua, musique du monde aura attiré quatre cent mille spectateurs, assure Neila Tazi, directrice de la manifestation, à la veille de la journée de clôture, dimanche 23, avec le chanteur Youssou N’Dour, insistant sur la large place laissée cette année aux groupes émergents marocains et aux DJ.

Descendants d’esclaves noirs amenés au XVIe siècle du Soudan occidental (actuels Niger, Ghana, Mali, Sénégal, Guinée), les Gnaouas ont participé à la construction d’Essaouira, cité portuaire du Sud marocain devenue ces derniers années, après Marrakech, l’un des derniers caprices exotiques des Européens qui se bousculent pour y acquérir la moindre masure dans la médina.

Constitués en confréries, les Gnaouas pratiquent un rituel nocturne de possession syncrétique et de guérison, la lila de derdeba. La confrérie d’Essaouira est l’une des plus actives du Maroc. D’où l’idée de créer ici, pour donner à la cité l’élan qui lui manquait, un festival gratuit axé sur la musique des Gnaouas, mise en situation de dialogue avec d’autres langages musicaux.

Musiciens-acrobates méconnus en Occident, hormis de quelques artistes et intellectuels ou touristes de la place Djemaa El-Fna à Marrakech, les Gnaouas, héros dans tout le pays, jouissent désormais d’un rayonnement international. Ainsi, au fil des éditions du festival d’Essaouira, plusieurs albums ont été enregistrés, de nombreux Gnaouas se sont produits à l’étranger.

Le festival met en avant une nouvelle génération de chanteurs qui n’a pas encore trouvé ses marques mais qui trouve des idées ici. Parrainé par André Azoulay, conseiller du roi et natif de la cité, le festival d’Essaouira affiche un budget relativement modeste (autour de 600 000 euros, fournis à plus de 80 % par des sponsors privés) au regard de son retentissement.

Se promener à une heure avancée de la nuit dans les ruelles d’Essaouira, c’est avoir du mal à se frayer un chemin, voir des regards d’immense intensité, dirigés vers les scènes où s’inventent des tissages, des empoignades musicales amicales.

WARO LE "DÉRANGEUR"

Cette année, il y a beaucoup de femmes accompagnées de leurs enfants parmi le public. Le festival participe à l’évolution des mentalités, commente Neila Tazi. Donc il en agace certains. Cet aspect n’est pas sans déplaire à Danyel Waro, flamboyant poète et chanteur du maloya, le chant rebelle de l’identité réunionnaise. "Je suis un dérangeur", ironise le chanteur. Il débarque tout juste de Pékin, où il a décrispé l’ordonnancement militaire des concerts, lors de l’édition chinoise des Transmusicales de Rennes les 18 et 19 juin, en allant jouer au plus près du public, contenu derrière un cordon de sécurité, à 30 mètres de la scène.

Waro se sent vibrer à l’unisson avec les Gnaouas, "peuple déplacé de force, communiquant avec les esprits à travers des rituels, comme chez nous à la Réunion". Sur la scène Moulay-Hassan, samedi soir, la rencontre du maloya avec la musique des Gnaouas menés par le maâlem (maître) Mohamed Koyou restera l’un les plus entêtants souvenirs de l’éloquente et bouillonnante fête populaire qui vient de se dérouler à Essaouira.

Par Patrick Labesse, lemonde.fr