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Batman Begins de Christopher Nolan

 
On sait la raison d’être de ce Batman Begins, uniquement économique : relancer les franchises DC Comics (un Superman est en tournage, on parle d’un Wonder Woman) pour contrer les produits dérivés de la firme BD concurrente, Marvel Comics (Spider-Man, X-Men...).
mercredi 15 juin 2005.
 
Christian Bale  dans Batman Begins de Christopher Nolan. - 5.6 ko
Christian Bale dans Batman Begins de Christopher Nolan.

Après le naufrage fluo du faiseur queer réactionnaire Joël Schumacher, achevant Batman en greffant des tétons turgescents sur son costume, l’enjeu était de voir si la raison mercantile pouvait rencontrer un nouveau désir de cinéaste, comme ce fut le cas avec Tim Burton, réalisateur des deux premiers épisodes. Ni trop servile, ni trop prétentieux, Christopher Nolan (Insomnia...) a décroché le job après que d’autres noms branchés ont été prononcés (Aronofsky...). Sa mission : faire table rase du passé pour mieux relancer la machine.

Casting d’enfer. Batman recommence donc avec une nouvelle voiture (4x4 customisé monster truck), un nouveau costume (pas franchement différent) et un casting d’enfer : Michael Caine chic en Alfred le majordome père adoptif, Gary Oldman impec en commissaire Gordon désabusé, Morgan Freeman imperturbable en homme gadget (dérivé du Q de James Bond), Liam Neeson tout juste convenable en mentor tourmenteur, sans oublier Christian Bale parfait... surtout quand il ne porte pas le costume du héros. Auquel s’ajoute Cilliam Murphy, étrangement séduisant en Epouvantail. Et, puisqu’il s’agit d’un nouveau départ, autant raconter la genèse de l’histoire, survolée dans l’épisode inaugural de 1989.

La métamorphose de l’orphelin rentier en vengeur masqué solitaire et torturé occupe une bonne partie des 2 h 20 de ce métrage dense et presqu’un peu long. L’assassinat des parents de Bruce Wayne ­ des milliardaires comme il n’en existe pas dans la vraie vie, insupportables de bonté dégoulinante, au point qu’on en vient à leur souhaiter du mal ­ est un soulagement. A partir de là, le jeu glacé de Christian Bale et la mise en scène sobre de Christopher Nolan parviennent à rendre crédible l’invraisemblable voyage initiatique de Bruce Wayne dans un simili dojo au fin fond d’un Népal de pacotille (où il se trouve toujours un montagnard pour parler anglais).

Réaliste mais confus. Présenté comme plus sombre, une habitude pour relancer une franchise en attirant les plus de 15 ans, Batman Begins (cependant loin des délires nihilistes de certains épisodes dessinés) est le plus réaliste. Coscénariste (avec David S. Goyer, Blade), Christopher Nolan s’écarte du style cartoon pour se confronter à l’Amérique d’aujourd’hui et à ses hantises. Ainsi, toute la deuxième partie tourne autour de l’idée de panique nationale. Problème, au bout de deux heures et demie plutôt bien équilibrées entre action manga et blabla psychanalysant (peur, vengeance, justice...), ça reste confus.

On sent que Nolan aimerait nous dire des choses sur son pays. Sur le danger de céder à l’affolement et au désir de vengeance (« N’ayez pas peur », nous répète le film à la manière de Chirac s’apprêtant à perdre le référendum), tout autant que sur la nécessité d’une justice impartiale. Mais le cinéaste, comme son Batman, ne semble pas savoir vraiment où est le bien, où est le mal, ni ce qu’est réellement la justice, tout en ayant l’air de donner une leçon d’éthique un rien déplacée. L’épilogue envisageant les risques d’escalade apocalyptique est néanmoins bien vu (même si Burton avait posé la question en faisant du Joker le « père » de Batman, et inversement) : un superhéros n’existe pas sans ses superméchants, une superpuissance n’est rien sans son grand Satan.

Par Alexis BERNIER, liberation.fr