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La littérature japonaise

 
vendredi 17 mars 2000.

Aujourd’hui, les lecteurs ont l’embarras du choix. Il y a dix ans, ils pouvaient être déconcertés par l’indigence des traductions qui leur étaient proposées, à l’exception notable des livres du trio Kawabata, Tanizaki, Mishima, installés en situation de monopole chez deux grands éditeurs et sur les tables des libraires. Longtemps, ils n’ont eu qu’une vision fragmentaire et exotique de la littérature japonaise au nom d’on ne sait quel Japon éternel et d’une prétendue spécificité japonaise - une autre façon de nommer l’inconnu. Les poncifs et les réticences qui ont longtemps prévalu en France et qui ont maintenu les lecteurs dans l’ignorance de la culture japonaise sont heureusement presque passés de mode. Les « classiques » sont toujours bien en place dans les librairies, qui consacrent une part croissante de leurs étagères aux livres qui paraissent de plus en plus nombreux grâce à la complicité et au talent d’excellents traducteurs. Certains romans prétendent même à des prix littéraires nationaux - comme « Le bouddha blanc », de Hitonari Tsuji, qui vient d’obtenir le prix Femina étranger. Du côté des anciens, Tanizaki a rejoint, à juste titre, le panthéon de La Pléiade, qui annonce d’ailleurs la publication prochaine des oeuvres de Soseki ainsi que celles du grand écrivain du XVIIe siècle Saikaku. Quand à Kawabata, il nous est proposé de lire ses romans et nouvelles en pochothèque et les romans de Mishima ont été réunis par Gallimard.

Il n’en reste pas moins vrai que les clichés sur le Japon contemporain ont la vie dure. Il y a encore beaucoup de lecteurs à convaincre, beaucoup de livres à publier. La littérature peut-elle nous aider à passer de l’autre côté du miroir ?

Influences occidentales. Nous sommes pourtant en présence d’une littérature dont le processus de « cosmopolitisation » presque constant depuis 1868 (année où commence l’ère Meiji) semble s’être accéléré dès 1945 et qui a durablement pris le risque de s’ouvrir à toutes les autres, nourrissant d’influences occidentales tout autant les oeuvres des grands maîtres modernes que celles des écrivains contemporains. Au yeux des lecteurs, cet enrichissement constant est perceptible chez la plupart des romanciers connus et publiés en France, comme Abe Kobo, Mishima Yukio ou, plus proche de nous, Oe Kenzaburo, prix Nobel de littérature en 1994, qui déclare : « Je veux m’identifier à la culture minuscule des villages de montagne et intégrer ce que nous avons d’ancien à ce qui est moderne. »

Quête personnelle à vocation d’universalité, puisant aux sources d’une culture mondiale les raisons de s’interroger sur son existence, sur la nôtre, comme dans « Une existence tranquille », récit hybride dans lequel la narratrice nous parle tantôt de Céline, tantôt du cinéaste Tarkovski.

Mêmes préoccupations chez Nakagami Kenji, mort en 1992, l’un des grands noms de la littérature japonaise contemporaine. Il achève avec son dernier livre, récemment paru en France, « Le bout du monde, moment suprême », une trilogie initiée par « Le cap », qui se nourrit du lyrisme mythique d’une terre au bout du monde, prise entre les montagnes, les rivières et la mer : la péninsule de Kishu. Des phrases fiévreuses et étincelantes de poésie emportent le lecteur dans le tourbillon de la violence, de l’adultère et de l’inceste qui hantent une communauté de parias répétant de génération en génération, selon la loi du karma, des fautes originelles qui les condamnent à l’endogamie, à la ségrégation. Un enracinement tragique pour nous dire l’obsédante énigme de notre condition humaine. Un autre roman, « Miracle », est attendu l’an prochain dans une superbe traduction de Jacques Lévy.

Mais d’un tout autre ordre est le lyrisme foisonnant de Murakami Ryu. Ceux qui ont eu le bonheur de lire « Les bébés de la consigne automatique » comprendront pourquoi il peut affirmer à qui l’interroge : « Moi-même, je suis un déraciné. » Dans un style déroutant, mêlant l’horreur au comique et à la poésie dans une luxuriance d’images, avec une imagination foisonnante, il nous offre une vision de cauchemar du Japon, dans une ville qui s’appelle encore Tokyo, mais qui pourrait aussi bien être nommée New York ou Paris, là où l’on peut observer et décrire l’agonie de notre monde sans âme : ses livres nous entraînent parfois dans une mortelle randonnée aux Etats-Unis (« Kyoko »), à Singapour (« Raffles Hotel ») et, bien sûr, à Tokyo, comme dans son dernier livre (« Miso Soup »), qu’il présente avec ses mots : « La littérature consiste à traduire les cris et les chuchotements de ceux qui suffoquent, privés de mots... En écrivant ce roman, je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures. »

Métissage des cultures.

On comprend bien que les écrivains japonais ont fait voler en éclats leurs frontières : ils parcourent le monde, sont aussi chanteur de rock comme Hitonari Tsuji ou cinéaste comme Murakami Ryu ; leurs histoires ne se situent pas forcément dans un Japon de rêve, et leur écriture, souvent étrangement proche d’auteurs français ou américains, a de plus en plus de connivences avec les lecteurs français. Souvent globe-trotters, ils aiment vous parler de métissage des cultures, se reconnaissent volontiers des influences et des filiations qui sont plus à chercher du côté de Mailer, Faulkner, Warhol, Pollock et Chet Baker que chez leurs aînés, paradoxalement beaucoup trop étrangers à leur manière d’être au monde, à leur façon de le décrire.

Ils nous parlent de leur univers qui est aussi le nôtre, de leurs engagements, de la solitude, du désir, de l’amour. On chercherait vainement des têtes de file, cette fameuse « nouvelle génération d’écrivains » si souvent annoncée au dos de leurs livres publiés à l’étranger. On ne rencontrerait que des oeuvres contrastées et des voix dissemblables qui nous touchent, nous émeuvent, des regards insolents, désenchantés parfois.

« Je ne suis assurément pas la seule. Je suppose que cette tristesse, tout le monde l’éprouve... Un entassement de mots, une avalanche boueuse de mots... Les êtres que je décris sont des êtres au fond de l’abîme. » Ainsi parle Yu Miri, coréenne d’origine et comme déracinée au Japon, qui écrit la rage au coeur les haines et le désespoir, la xénophobie et la peur. C’est la cellule familiale où, selon elle, se nouent les contradictions de la vie qui est le centre de gravité de « Jeux de famille » et de son dernier roman, « Le berceau au bord de l’eau », présenté par l’auteur comme une « autobiographie » prématurée. Là où les conventions se craquellent et la réalité se corrompt jusqu’à la cruauté. Là aussi où, parfois, les albums de famille sont vides ou font défaut, au grand désarroi des adolescents qui s’efforcent de recomposer leur maison intérieure. Les héros sont des êtres en rupture, étrangers à eux-mêmes et aux autres, comme le jeune homme de son dernier roman qui vient de paraître au Japon, « Gold Rush », pour qui ce monde n’est rien d’autre qu’une espèce d’hallucination et qui accomplira son destin en commettant un parricide.

Proches de nous. Matsuura Rieko occupe elle aussi une place importante dans la littérature japonaise et auprès du lectorat fidèle et enthousiaste pour lequel elle a relativement peu écrit. « Pénis d’orteil », qui connut un formidable succès de librairie, est le récit d’une métamorphose excentrique : une femme se découvre au pied un pouce transformé en pénis et, de découvertes en mésaventures, poursuit auprès d’amantes et d’amants une interrogation sur la féminité et la différence qui pousse les êtres à s’unir. Ou quel est le sens de notre incessante et extravagante recherche amoureuse auprès de l’autre. Une fois encore, de l’autre côté du miroir ?

Enfin, il ne faudrait pas oublier les grands conteurs dans ce tour d’horizon en raccourci. En particulier, Inoue Yasushi, dont les romans et les nouvelles m’enchantent depuis longtemps et dont j’aurais aimé publier « Les dimanches de M. Ushioda », qui vient de paraître. Et encore les livres d’Asada Jiro, dont on peut dévorer le magistral roman historique « Le roman de la Cité interdite » ou goûter aussi « Le cheminot », deux récits bouleversants dans lesquels le quotidien semble comme transfiguré par la grâce d’une rencontre. Comme s’il ne fallait pas désespérer.

Les lecteurs pressés auront la patience d’attendre un peu, comme moi, avant de lire le livre d’un tout jeune espoir des lettres japonaises, Hirano Keichiro : un premier roman dont l’intrigue se passe en France. Les écrivains japonais sont décidément bien plus proches de nous qu’il n’y paraît.

Par Philippe Picquier, lepoint.fr