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"Orlando Vargas" de Juan Pittaluga

 
Puisqu’il faut bien qu’un film ait un début et une fin, c’est un air de musique qui remplit ici ce double office dans "Orlando Vargas" de Juan Pittaluga.
mercredi 22 juin 2005.
 
Scène du film
Scène du film "Orlando Vargas" de Juan Pittaluga

Un boléro mélancolique et dansant, une plainte dignement égrenée sur un slow, comme seuls les Latino-Américains savent en extirper de leur coeur blessé, chanté par le Mexicain Cuco Sanchez. Entre ces deux refrains, on passe du non-dit à l’attente. Orlando Vargas est le nom d’un homme muré dans le silence, qui va disparaître. Tout se joue sur la capacité d’images elliptiques à communiquer une émotion. Juan Pittaluga gagne ce pari.

"Qu’est-ce qui se passe, Vargas ?" Apparemment calme, maître de son destin, mais laconique, buté, préoccupé, Orlando Vargas élude toute question. Son assistant s’inquiète pour lui, impuissant à l’aider. Diplomate circulant en limousine avec chauffeur, croisant dans les salons d’hôtels de luxe des messieurs apparemment peu recommandables, hommes de pouvoir liés à lui sans échappatoire, Vargas donne le sentiment à son entourage d’être acculé, soumis à une menace dont on ne sait rien. On le sent très attaché à sa famille, on le surprend capable de faire usage d’humour (du désespoir ?), on le voit tenter de dissoudre son angoisse dans des verres de whisky, cul sec.

Un cadavre de phoque

Ancien collaborateur de Jonathan Nossiter sur Mondovino, Juan Pittaluga est le fils d’un diplomate uruguayen destitué par la dictature à laquelle il s’était opposé. Son retour dans un pays paralysé par la peur s’avéra une épreuve et, sans travail, ayant vu ses amis lui tourner le dos, il mourut brutalement à 52 ans. Il n’est toutefois pas nécessaire de posséder les clés de la rêverie métaphysique que ce cinéaste a tirée de sa douleur.

Orlando Vargas dépasse de loin l’anecdote pour accéder à une élégie universelle. Plus encore que de l’irrémédiable solitude d’un homme traqué, il s’agit de la trace qu’il laisse, du désarroi transmis à ceux qui ne cessent de guetter un indice de ce qu’il fut.

Avant de se dissiper quelque part entre ces vagues houleuses, ce vent violent, ces ciels troublés, Vargas a loué une villa à Joséfina, près de la frontière brésilienne. C’est là que, un jour, on ne le voit pas revenir, c’est là qu’une voiture de police rôde, là que sa femme et son fils ont la patience de temporiser l’heure et le jour d’un hypothétique retour, et la sagesse, tout espoir englouti, de lui survivre en puisant dans ce qui leur reste de souvenirs, d’admiration ou de respect, et dans ce qu’il avait voulu leur transmettre.

Ce que Juan Pittaluga filme alors est de l’ordre de l’indicible. La mer se déchaîne, l’épouse a froid, le fils reste des heures sans bouger face à l’horizon, habité par une réflexion de son père : "Tu rêves pour moi !" Surréaliste, l’image d’un cadavre de phoque échoué sur la plage agit comme un révélateur. Le deuil va commencer.

Dans le respect de ce dont Orlando Vargas était pétri : l’introspection. "Où est papa ?", demande le gamin. Sa mère ne répond pas. Elle se contentera de démentir ceux qui gambergent sur une brouille conjugale, elle remettra ses pas dans les siens, jusqu’à ce bar, au bord du sable, où le défunt avait l’habitude de venir boire et échanger quelques mots avec le serveur. "De quoi parliez-vous ?" Il avait le spleen botaniste, dissertant sur l’art de vivre ensemble, comme les sapins, ou séparément, comme les palmiers. Pour ceux qu’il a laissés démunis, cet héritage a valeur de trésor.

Par Jean-Luc Douin, lemonde.fr