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Douches froides d’Antony Cordier

 
Premier long métrage d’Antony Cordier, « Douches froides » érotise la lutte des classes autour d’un fils d’ouvrier, sa copine, et un garçon des beaux quartiers.
jeudi 16 juin 2005.
 
Douches froides d’Antony Cordier. - 5 ko
Douches froides d’Antony Cordier.

Rebels of the Neon God du Taïwanais Tsai Ming-liang, Long Way Home de l’Américain Peter Sollet, le toujours inédit Bungalow de l’Allemand Ulrich Köhler sont quelques-uns de ces films fétiches fétichisant l’adolescence, comme aujourd’hui Douches froides, qui nous plaisent comme autant de talismans du temps teenager perdu. Adolescence, âge boudeur, vibrant, sexuel, temps de crise où tout a le goût de la première fois et du définitif. « Pour tout bagage on a 20 ans », chantait Ferré avec cet art de retourner le couteau dans la plaie : « Quand on aime c’est pour tout ou rien / C’est jamais tout, c’est jamais rien / Ce rien qui fait sonner la vie / Comme un réveil au coin du lit. » Le premier long métrage d’Antony Cordier parle de ça, l’apprentissage à la charnière grinçante de l’enfance et de l’âge adulte, le réveil au coin du lit, à l’aube, avec une mauvaise gueule de bois existentielle.

Un approfondissement. Le film s’ouvre sur un examen de rattrapage du bac, épreuve d’anglais. L’examinatrice n’est pas bien méchante et, en face, Mickaël, 17 ans, un peu de traviole sur sa chaise, la bouche à l’envers, peine sur le poème Meet the Monster (une chanson de PJ Harvey en fait) qui, pourtant, lui dit des choses qu’il reconnaît : la peur du monstre en soi. Il lance à la dégoûtée des bouts d’exégèse dans le silence démeublé d’un bel après-midi de juin. Son histoire va nous être racontée par un long flash-back, comme un précipité d’événements qui, promesses de bonheur, le laisseront bras ballants, un courant d’air frais dans la poitrine.

En 2000, Antony Cordier se promène dans plusieurs festivals avec sous le bras un documentaire, film de fin d’études à la Femis, Beau comme un camion. Il remporte le prix spécial du jury à Clermont-Ferrand avec ce portrait de sa famille qui est aussi une interrogation sur l’origine sociale. On est dans la banlieue de Tours, le père est routier, il roule la nuit depuis trente-cinq ans, la mère a élevé ses enfants (deux fils) et ceux des autres. Le frère du cinéaste, Pascal, est entré en apprentissage de plomberie à 16 ans et bosse désormais au rayon fruits-légumes d’un supermarché. Comme il le dit en voix off, Antony est une exception. Bon élève, solitaire, littéraire, il a fait des études : « On m’a laissé devenir différent, fréquenter d’autres lieux, d’autres gens. » Mais on ne s’arrache pas à son milieu, on compose avec lui dans un rapport de dette retorse et infinie. Dans la famille Cordier, le travail manuel est constamment valorisé et néanmoins personne ne semble vraiment aimer son métier. Le cadet des fils Cordier aurait pu, au moins, choisir la voie rentable et sûre du fonctionnariat enseignant, et son idée est une bizarrerie supplémentaire : la Femis, formation monteur, ressemble, depuis la cité HLM, à un aller simple pour l’Anpe. « Je suppose que tu vas réussir quand même », dit la maman, déterminée coûte que coûte à aider son fils, sur qui passe l’ombre de la mélancolie quand elle raconte qu’elle a dû, faute de moyens, quitter l’école à 14 ans contre l’avis des instituteurs. Les complexes, face à l’argent (des autres) et face à l’action (tout obstacle vécu sur le mode fataliste de l’échec programmé, l’injustice intériorisée), resurgissent dans Douches froides mais complètement retravaillés, approfondis et, pourrait-on dire, exhaussés par la puissance idéalisante de la fiction.

Le prolo Mickaël, ceinture noir de judo, capitaine de son équipe en pleins préparatifs pour les championnats d’Europe, a un flirt avancé avec une fille de sa classe, Vanessa, plantureuse et affranchie. Un homme d’affaires du coin, Louis Steiner, propose de sponsoriser le club de judo. Son fils, Clément, beau gosse bouclé, intègre l’équipe. Débute entre lui et Mickaël une relation ambiguë, en partie déterminée par la dissymétrie sociale, en partie fondée sur une fascination réciproque. De fil en aiguille, dans la promiscuité alcoolisée des fêtes et de l’entraînement sur tatami, Mickaël, Vanessa et Clément roulent les uns sur les autres et font l’amour. Après cet épisode, les rapports de force, un temps suspendus dans la parenthèse parfaite d’une baise abolissant lutte des classes et guerre des sexes, se réactivent et se redistribuent. Autour de ce noyau narratif vont graviter comme des satellites les parents de Mickaël, couple tendu par le manque d’argent, et ceux de Clément, archétype d’une bourgeoisie moderne gentiment dépravée.

« Incarnation maximum ». Quand on rencontre à Paris Antony Cordier, entre deux étapes d’une tournée des avant-premières provinciales, après une projection à succès à la Quinzaine de Cannes, il raconte la lente genèse de Douches froides. Le scénario fut commencé seul en 2000 à partir de l’idée d’une double catastrophe, l’une liée aux parents qui allaient en tirer du bonheur, l’autre aux enfants qui en sortiraient quant à eux déchirés. Plusieurs étapes de réécriture, l’aide précieuse de Julie Peyr, scénariste et romancière, aboutissent au résultat souhaité : un film réaliste, affrontant les clichés de l’adolescence, des différences sociales... La note de fond est tragique ­ un garçon dépouillé de ce qu’il possède, ou croit posséder ­ mais l’angle d’attaque de chaque scène tend plutôt au comique, même si le cinéaste reconnaît qu’au tournage la dimension de comédie s’est atténuée. On parle d’un film ultra-érotisé dans ses moindres aspects, il rétorque : « Il y a tout un pan du cinéma français, très anémié, auquel je ne m’identifie pas du tout, voire qui m’angoisse terriblement et contre lequel je réagis en abordant les séquences sous l’angle de l’action et de l’incarnation maximum. Le monde qui s’accorde à mon désir, pour reprendre la phrase de Bazin, est un monde où les gens n’ont ni peur d’agir ni peur d’exprimer ce qu’ils ressentent, ce qui leur pose problème. » C’est sans doute cet état d’esprit qui transpire abondamment dans l’étuve sensuelle du film, cette manière de négocier l’adolescence au plus près de ce qu’elle a à offrir (des corps en alerte, des affects tourmentés) et d’aborder le « social » non comme un problème mais comme un discriminant fécond, riche de potentiels finalement rarement explorés.

Cohue de mariolles la kike à l’air sous la douche, s’aspergeant de gel, fille en chaleur opérant un quasi-strip pendant son expo de classe, champagne qu’on débouche au sortir de la piscine tandis que des angelots effarés dégringolent à toute blinde dans le vortex hi-fi du Requiem de Mozart... Antony Cordier n’hésite pas . Comme ses personnages, il fonce tête baissée dans l’inconnu. Et, obstacles sitôt envisagés sitôt sautés, ça marche ! Mais évidemment un tel film ne pouvait compter sur le seul talent de ceux qui le fomentent, aussi ardents et encore juvéniles qu’ils puissent être (des trentenaires). Après un casting au long cours de plus de 250 garçons, la découverte de l’acteur principal, l’excellent Johan Libéreau (Mickaël), un non-professionnel fondu de chaudronnerie, et de son partenaire, l’aristocratique Pierre Perrier (Clément), a calé subitement tous les enjeux. Salomé Stevenin, qu’Antony Cordier avait repérée dans Mischka de Jean-François Stevenin dont il est fan, était une Vanessa généreuse toute trouvée.

Entre Irving et Kerouac. « Je voulais partir de la description d’un milieu sportif avec sa gestuelle particulière, et évoluer peu à peu vers quelque chose d’un peu sacrificiel avec une dépense et une perte passant par le corps. Mickaël organise son malheur, il fait échouer sa relation avec Vanessa et Clément. Mais on avait clairement exprimé dans nos discussions de préparation qu’il fallait fuir le film sur le corps, un truc très français qu’on nous sert depuis dix ans et où filmer les corps plus ou moins déshabillés ne sert souvent qu’à dissimuler le vide. » Pendant l’écriture, Cordier s’est placé sous la protection littéraire de l’oeuvre de John Irving, où sport et sexe sont étroitement mêlés, ainsi que de l’un des meilleurs romans de Jack Kerouac, les Souterrains, « un type qui gâche son histoire d’amour et qui écrit ce qui lui est arrivé », résume le cinéaste. Pour le style de l’image, avec son ami Nicolas Gaurin, le chef opérateur rencontré sur les bancs de la Femis (comme le producteur Sébastien K. Lemercier), l’âpreté attendue du traitement (photo sombre, contrastée) est rejetée au profit d’une lumière abondante, douce, « une lumière de film taïwanais ». La facture du film, sans effet massif, est toujours élégante.

Avec Douches froides, Antony Cordier règle une seconde fois l’héritage autobiographique, et il le fait de manière très peu névrosée. Sa famille a vu le film à Tours. Ils n’en ont pas encore beaucoup parlé. On imagine un mélange de fierté et d’incompréhension. Le cinéaste pense qu’ils ont eu « un choc ».

Par Didier PERON, liberation.fr