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Los Angeles : festival de films « précensure »

 
Le festival annuel de films « précensure » à l’UCLA Film Archives de Los Angeles, implanté à la mi-juin, offre surtout la surprise de découvrir la variété de sujets tabous que traitait Hollywood, avant de se mettre une muselière et se munir du fameux « Code Hays », qui devait maintenir le cinéma américain dans un relatif infantilisme jusque dans les années 50. Il y est retombé tout seul, mais c’est une autre histoire.
vendredi 24 juin 2005.

Malgré le titre de la manifestation, « Sin Uncensored », les aspects les plus surprenants sont moins le péché sous toutes ses courbes que le racisme et la lutte des classes. Entre la réjouissante lubricité exotique de Mandalay (Kay Francis, par Mike Curtiz) et la bêtise décourageante de Walking Down Broadway, il y avait de vraies découvertes comme Mills of The Gods, ou des insanités comme East is West.

Krach. Produit par Columbia en 1934, le premier est surtout intéressant pour remettre les pendules de Capra à l’heure. Même si le film de Roy William Neill (alors cinéaste maison, pas encore préposé aux Sherlock Holmes chez Warner) est loin d’être aussi échevelé et accompli que les classiques « sociaux » de Capra, sa trame est plus corsée. On trouve May Robson à la tête d’une fabrique de charrues, par défaut puisque son fils et ses héritiers sont en Europe, tous plus égoïstes les uns que les autres. Avec le krach de 1929, la fabrique ne peut plus tenir. Robson convoque les héritiers pour leur demander de casser le trust et recapitaliser l’affaire. Refus. Fay Wray, en brune à accroche-coeurs, est particulièrement désinvolte. Son frère a le nez dans son whisky, comme tant d’autres héritiers dans les films de la période.

Mais arrive l’agitateur syndicaliste, joué par le viril fumeur de pipe Victor Joris. Les vigiles aux trousses, il doit fuir dans un chalet, conduit par Fay Wray, plus ou moins emballée par l’homme. Quand sa voiture est sabotée par une rivale, ils couchent clairement ensemble, même s’ils se séparent le lendemain. La fin est paternaliste, encore que teintée d’une gravité surprenante dans ce qui était jusqu’ici une comédie : le fils prend une balle perdue et meurt. Morale rooseveltienne : chacun à sa place, mais avec respect mutuel. Plus étonnant encore que son contenu, cette « usine des dieux » bénéficie d’images magnifiques dues à Joseph August, chef opérateur de Ford et Borzage, aussi bien sur les extérieurs réels (Glendale) que dans les décors peints de studio.

On pouvait comparer la teneur d’un pareil film avec le pétillant mais vide Sinners in The Sun (Alexander Hall, 1932), qui représente la norme hollywoodienne typiquement Paramount selon laquelle l’argent ne fait pas le bonheur : Carole Lombard est modèle et voudrait bien garder les fourrures. Son garagiste de fiancé ne peut même pas envisager le mariage, sur son salaire. Il devient chauffeur et boy toy d’une riche excentrique, alors que Lombard se lance dans une vie de bâton de chaise avec un riche play-boy. Evidemment, le fiancé gigolo décroche, Lombard aussi, il la retrouve laveuse et ils vont convoler dans la vertu fauchée.

East is West est une autre curiosité, en partie à cause de Monta Bell, cinéaste intéressant, et aussi car il incarne le racisme foncier de la société américaine (en 1930), même et surtout présenté sous ses formes les plus bénignes. Les dix premières minutes sont prometteuses, dirigées dans un Shanghai de studio comme un film muet : des affichettes écrites en cantonais suscitent des réactions diverses, mais on ne sait pas ce qui est écrit dessus. C’est en fait pour le love boat, une sorte de marché aux femmes sur lequel un jeune Occidental (Lew Ayres) achète une jeune fille pour la sauver des mains d’un vieux dégoûtant. Les choses se gâtent quand on atteint San Francisco... et qu’Edward G. Robinson se met à cabotiner éhontément.

Pirouette. La fille est jouée par la Mexicaine Lupe Velez, délurée comme jamais. Ayres veut finalement l’épouser, et la réaction des parents (bons et compréhensifs) est intéressante : ils laissent le fils annoncer ses fiançailles au cours d’une réception, pour qu’il juge lui-même de l’ostracisme dont il sera frappé. On ne sort de l’impasse que par une pirouette de scénario : Lupe se révèle finalement être blanche, fille de missionnaire ! Une logique imparable à la George W. Bush : tout irait bien si tout le monde était comme nous. On entend Velez (encore présumée chinoise) traiter Robinson de « sale chinetoque », et se lamenter tout haut : « Oh, pourquoi tout le monde ne peut-il pas être blanc ? »

Par Philippe GARNIER, liberation.fr