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"Pafuera Telarañas" de Bebe

 
Bebe, 27 ans, chanteuse espagnole est en visite à Paris pour présenter son disque Pafuera Telarañas. Avec sa rumba antimacho « Malo », elle a fait danser et réfléchir un pays très sensibilisé au drame des femmes battues.
jeudi 23 juin 2005.
 
Bebe en visite à Paris pour la promotion de Pafuera Telarañase. - 3.1 ko
Bebe en visite à Paris pour la promotion de Pafuera Telarañase.

C’est tout juste si Bebe ne vous dissuade pas d’acheter son disque. « Je n’aimerais pas que ce qui m’est arrivé en Espagne se reproduise ici. J’ai envie d’être tranquille, de jouer dans les bars », lâche-t-elle. Très brune, sans maquillage (même pour la séance photo), le regard noir et farouche, Bebe (son surnom depuis la naissance, devenu son nom d’artiste) est de passage à Paris pour présenter son premier CD, Pafuera Telarañas, « Dehors les toiles d’araignée ». Comprendre : fini l’hypocrisie, on fait le grand ménage.

Eté 2004. La voix de Bebe résonne partout à travers l’Espagne. A la plage, au supermarché, sur les chantiers, dans les taxis, à l’heure du repassage comme à celle de la sieste, le soir entre deux tapas, sur la piste des discothèques et dans les maisons de retraite. Malo est une chanson qui marche, jusque-là rien d’original. Ce qui l’est davantage, c’est le message qu’elle véhicule : « Méchant, tu es méchant, on ne fait pas de mal à ceux qu’on aime, idiot, tu es idiot si tu te crois supérieur aux femmes. » Sur un air obsédant de rumba gitane, Malo est un cri de rage contre le machisme dans le pays qui a inventé ce mot (de macho, mâle). Une arme contre la violence faite aux femmes, thème qui mobilise la société espagnole et auquel télés et journaux consacrent une large place. L’an dernier, 109 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint, et déjà 38 cette année (1). « C’est mon sale caractère qui ressort, analyse Bebe. Je parle de choses qui ne me sont pas arrivées, que je vis en spectatrice, avec le sentiment d’impuissance que ça implique. Une femme victime passe par beaucoup de phases : l’abattement, la culpabilité, l’abandon. Moi, je suis allée directement à la colère. »

Bebe dit qu’elle est fière de voir des hommes chanter Malo lors de ses concerts. Et de tous les messages de remerciement qui ont afflué. « J’ai eu l’occasion de me rendre dans un foyer pour femmes battues. L’adresse est secrète car beaucoup d’entre elles, après avoir porté plainte, sont menacées de mort, et les gens qui vous accompagnent prennent toutes sortes de précautions. J’ai parlé avec les femmes, avec leurs enfants. J’ai entendu des récits terrifiants. Une petite fille m’a offert une bague, que je porte toujours dans mes concerts. Si j’ai donné du courage et un peu de réconfort, tant mieux. Moi aussi dans ma vie, j’ai été réconfortée par des chansons. »

Difficile dans ces conditions de refuser le rôle de porte-drapeau. D’autant que d’autres chansons de son CD prolongent et nuancent son propos féministe. Une étiquette qu’elle accepte ? « ça m’indiffère. Je suis une meuf, j’écris au féminin, normal. Mais prends chaque chanson et change le sexe, tu verras que ça marche aussi. » Sur son CD, Ella est la suite logique de Malo : « Tu vas découvrir que la peur s’arrête avec une porte qu’on claque. » Et Con mis manos revendique... la masturbation : « Perdue dans mon fauteuil, je pense à toi avec mes mains. » Gonflé : voilà donc une petite soeur de Nina Hagen, une émule des féministes radicales des années 70 qui prônaient cette méthode pour se passer des hommes ? « Hé hé stop ! je n’ai pas dit ça. J’adore les hommes et je ne pense pas vivre sans eux. Mais toutes les femmes savent de quoi je parle, il n’y a pas de quoi en faire un tabou. » De la même façon, Bebe réfute l’analyse sociologisante de son succès : ses chansons auraient rejoint la remise en question et la quête de sens des Espagnols, encore sous le choc des attentats du 11 mars et des mensonges du gouvernement catho-libéral de José Maria Aznar. Bebe réfute, mais elle n’a pas forcément raison.

Bebe adore aussi parler de sa région, l’Estrémadure, coincée entre l’Andalousie et le Portugal, longtemps stigmatisée comme la partie la plus pauvre de l’Espagne, celle où Luis Buñuel tourne en 1932 son terrible Terre sans pain. « Vous saviez qu’on y mange des glands ? C’est un peu le symbole de la région. C’est la nourriture du cochon ibérico, celui qui donne le jambon pata negra. Moi aussi j’adore ça, leur petit goût frais, un peu amer... c’est meilleur que les noix. »

Née à Valence par accident (« une mutation de mon père employé de banque »), elle passe son enfance et son adolescence entre les villages de Zafra et Montijo, province de Badajoz. Dans l’effervescence politico-culturelle qui suit la mort de Franco, ses parents font partie d’un groupe amateur qui tire de l’oubli des chansons du folklore. Au moment où émerge l’Espagne démocratique. « Je suis née dans la génération du bien-être, confie la chanteuse, née trois ans après la mort du dictateur. Nous avons eu tout ce dont nos mères ont été privées. On est forcément moins résistantes, moins tenaces face à l’adversité. » Mais elle a aussi été marquée par l’exemple de sa grand-mère : « Elle m’a transmis une force énorme, et beaucoup de joie, de générosité. Elle a dû élever seule neuf frères et soeurs, elle n’a jamais été soumise à son mari, elle a gagné une indépendance rare pour une femme à son époque. Sa mort, en 1995, m’a anéantie. »

Avec ses quatre frères et soeurs (elle est la quatrième), elle grandit dans une ambiance rurale et musicale. « A la maison on écoutait Piaf, Bob Marley, le Cubain Antonio Machin ou l’Argentin Alberto Cortez, l’idole de mon père. » Le señor Rebolledo chante d’ailleurs avec sa fille sur une chanson du CD. « Il arrive même qu’il me rejoigne sur scène pour chanter et danser le ska. » Sa famille n’a jamais désapprouvé sa vocation d’artiste, même lorsque, à 17 ans, en rupture d’école (« je perdais mon temps »), elle a déménagé à Madrid pour suivre des cours de théâtre.

Bebe frôle aujourd’hui les 300 000 CD vendus en Espagne mais, pour un CD légal, il faut compter au moins cinq pirates en circulation. Les contrefaçons sont vendues à la porte même des magasins de disques. Là encore, le sujet provoque la colère de Bebe, mais pas sur le terrain où on l’attend. « Quand je vois mon disque piraté, je l’achète. Pour aider l’immigré sans papiers qui le vend. Moi, je gagne correctement ma vie, alors qu’eux galèrent. Mets-toi un peu à leur place : tu les as vus prendre leurs jambes à leur cou quand un fils de pute de madero (flic) se pointe ? Les déclarations de vedettes installées qui appellent à la répression m’indignent. » Une telle position la met en marge du show-biz, mais la rapproche de Manu Chao, auquel elle est souvent comparée : comme l’ancien leader de la Mano Negra, elle est combative et musicalement portée sur le métissage, le reggae et la rumba rhabillés electro. « Ce qui m’intéresse, poursuit-elle, c’est de me faire entendre. Peu m’importe si celui qui m’écoute a copié, téléchargé ou payé le prix fort. Ma culture musicale vient de cassettes que j’enregistrais, parce que je n’avais pas la thune pour me payer les originaux. »

Pour Bebe, le pire inconvénient du succès qui lui est tombé dessus reste... qu’on l’appelle par son vrai prénom, « celui que seuls mes intimes connaissent ». Pourtant, on le trouve sur Internet, sur les sites de fans... « Peut-être, mais c’est très violent pour moi qu’un inconnu, dans la rue, m’appelle par ce prénom.. S’il te plaît, ne l’écris pas. Laisse-moi au moins ça. » Dommage, c’est un joli prénom. Celui qu’utilisait sa grand-mère, probablement.

Par François-Xavier GOMEZ, liberation.fr

(1) Source : le site redfeminista.org