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La vie comme elle est de Krikor Zohrab

 
Krikor Zohrab raconte avec "La vie comme elle est", un voyage émouvant dans les derniers jours heureux de la société ottomane.
mercredi 22 juin 2005.
 
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La vie comme elle est de Krikor Zohrab

« L’homme malade de l’Europe » : l’expression, aujourd’hui à la mode dans la presse financière britannique, pour qualifier tour à tour l’Italie de Berlusconi et la France de Chirac, a été inventée au XIXe siècle, par Alexandre Gorchakov, diplomate du star Nicolas Ier pour justifier l’autorité de la Sainte Russie sur les dépouilles de l’Empire ottoman. On doit ainsi à cette formule, qui perdure remarquablement, un regard sombre porté sur les dernières décennies de l’Empire ottoman, qui ne survivra pas à la Première Guerre mondiale. Or, la longue agonie de la Sublime Porte a aussi contribué à éclipser les derniers feux d’une culture levantine, qui atteignit son apogée avant 1914.

L’Arménien Krikor Zohrab (1861-1915) est une des grandes figures de cette Belle Epoque levantine au destin tragique. La publication cette année d’un recueil de ses nouvelles, sous le titre La vie comme elle, est un voyage émouvant dans les derniers jours heureux de la société ottomane. Député au Parlement ottoman, reconnu comme le « plus grand avocat et publiciste d’Istanbul », Krikor Zohrab fut l’une des premières victimes politiques du génocide arménien perpétré par le gouvernement Jeunes-Turcs en 1915. De politique, il n’est pas question dans La vie comme elle est, publié de son vivant en 1911, après deux autres recueils, La Voix de la conscience (1909) et Peines silencieuses (1911). Loin des appétits nationalistes, et des combats idéologiques, on y découvre un Orient paisible et cosmopolite, épicurien et doux, habillé en costume européen, où le voile musulman est étrangement absent. L’esprit levantin est cette création singulière d’un Orient façonné par l’apport étranger d’une bourgeoisie d’affaires appelée par le sultan pour moderniser l’Empire, où les juifs et les Arméniens d’Istanbul liés au commerce et à la finance, et depuis longtemps intégrés aux affaires ottomanes, côtoyaient les Français, Anglais, et Italiens comme dans une Alexandrie moderne. Cet Orient-là fut le rêve brisé d’un Pierre Loti qui, dans La Turquie agonisante, en 1913, avait exprimé sa tristesse devant un monde levantin devenu « pastiche lamentable des villes européennes. » La vie comme elle est un récit à rebours du désenchantement de l’académicien voyageur.

Ces nouvelles, composées comme des miniatures persanes, au trait naïf au sentiment délicat, sont comme le dernier sourire fragile d’une civilisation fauchée en pleine grâce. Certes, il y a chez Zohrab, observateur scrupuleux et politicien engagé, une satire morale de son propre milieu, de son âpreté au gain, de son hypocrisie, de ses injustices.

Mais, ce qui captive, ce qui charme, au-delà de ce réalisme social, c’est le mystère de l’Orient retrouvé dans un décor occidental et chrétien, à la simplicité biblique, où les figures féminines rencontrées, inconnue, fiancée ou épouse, qu’elles s’appellent Arménissa, Annik ou Zahouri, sont enveloppées d’un voile amoureux toujours énigmatique et insaisissable.

Par Sébastien Fumaroli, lefigaro.fr