Portail de la Poésie et de la Culture
 
 

Gonzo Highway de Hunter S. Thompson

 
Hunter S. Thompson était l’enfant le plus terrible du « nouveau journalisme » américain, qui surgit au cours des tumultueuses années 60. Partant du principe que « la fiction est une passerelle vers la vérité, que le journalisme ne peut atteindre », lui et d’autres, comme Tom Wolfe, Norman Mailer, Truman Capote, ont bousculé un métier qui poursuivait son ronron, sourd aux fracas provoqués par les bouleversements de la société américaine.
jeudi 16 juin 2005.
 
Gonzo Highway  de Hunter S. Thompson - 5.4 ko
Gonzo Highway de Hunter S. Thompson

Pour écrire sur les hippies, le LSD, le Vietnam, l’assassinat de Kennedy, les mouvements de revendication des Noirs, mais aussi des faits divers, du sport, Thompson n’a jamais hésité à se fondre dans la masse, à anticiper l’actualité, quitte à prendre des risques. Mais tout ce qu’il voulait, en son humeur rageuse, finissait par se produire. Sa Correspondance, publiée ces jours-ci, en témoigne. Non conformiste, provocateur - on l’aura compris - mais styliste acharné, Thompson, imitant son modèle qui était Hemingway, mit fin à ses jours en février dernier. Au-delà de ses frasques et de ses excès, ce personnage hors norme, inventeur du journalisme « Gonzo », fut l’un des grands témoins de la « dégénérescence » du rêve américain. Six journalistes-écrivains français, disent ce qu’ils pensent du métier pratiqué à l’américaine.

Qui de Tom Wolfe, Truman Capote ou Norman Mailer a inventé le « nouveau journalisme » ? Ne faut-il pas, plutôt, parler de « renouveau » du journalisme à l’américaine, dans la mesure, où, avant ces trois-là, d’autres, comme Stephen Crane, Mark Twain, Erskine Caldwell, avaient déjà ouvert la voie ? Laissons les universitaires en débattre et trancher. Une chose est sûre, il n’y a qu’un seul inventeur du journalisme « Gonzo » ou « journalisme impressionniste », et c’est Hunter S. Thompson, le plus déjanté, allumé, le plus mordant des journalistes écrivains américains des dernières décennies. Et le plus drôle, jusqu’à ce 20 février 2005 où, dans son ranch de Woody Creek, Colorado, le bon Dr Gonzo, comme il aimait se faire appeler, se tire une balle dans la tête.

Il avait 67 ans et derrière lui une vie d’écriture et d’excès en tout genre, qui font presque passer pour sage un William S. Burroughs, avec qui il partageait un goût prononcé pour les substances illicites et les armes à feu.

On se doutait bien qu’un jour ou l’autre il y aurait ce genre de drame chez Hunter Thompson. L’homme vivait entouré de dobermans et d’un arsenal d’armes impressionnant. Il y a une dizaine d’années, au cours d’une descente du FBI, on trouva même un bazooka. Toute sa vie, « HST » taquina la gâchette. On l’a vu poser, façon Hemingway, maître en virilité, un pied sur le trophée fraîchement abattu. Il maniait le Lüger comme d’autres la fourchette et le couteau, et vouait un culte aux explosifs. Ses cendres seront d’ailleurs dispersées par un tir de canon en août prochain dans le Colorado. Une dernière volonté exaucée par Johnny Depp, qui incarna Thompson dans le film de Terry Gilliam, Las Vegas Parano. L’acteur finance également l’érection d’un monument hommage en forme de poing de 45 mètres de haut. Poing vengeur, rageur, ultime provoc du doc ?

On l’aura compris, Hunter Thompson n’était pas un homme ordinaire. De par sa dégaine : un mètre quatre-vingt-dix, crâne rasé, chapeau ou bob, Ray-Ban, fume-cigarettes, pantalons de treillis. De par son attitude. La folie Thompson, les « thompsoneries » comme il aimait à dire, a débuté très tôt. En 1947, à 10 ans, le gamin du Kentucky, orphelin d’un père courtier en assurances, élevé par une mère alcoolique, dirigeait sa propre gazette, le Southern Star.

Il entre en adolescence en même temps qu’en prison. Pour éviter l’engrenage, il s’engage dans le service presse de l’armée de l’air, qui n’attend pas longtemps avant de lui accorder une « libération anticipée ».

« HST » est incontrôlable. Il pige pour le Daily Record. Renvoyé. Motif ? Trop excentrique. Thompson avait démoli à coups de pied un distributeur de bonbons. Pige pour le Time. Renvoyé. Motif ? Insubordination. Thompson a 20 ans et déclare : « J’ai l’intention de continuer à vivre comme bon me semble. » Ses héros ont pour nom Hemingway, Jack London, Henry Miller. Des hommes libres. De grandes gueules. Thompson veut les égaler. Pour cela, il fait ses gammes en tapant sur sa vieille Underwood des passages entiers de Gatsby ou du Soleil se lève aussi.

En attendant la gloire, il faut vivre. Thompson arrose les rédactions de CV. Et insulte joyeusement les rédacteurs en chef qui osent douter de son talent. A l’un, il écrit : « J’ai bien l’intention, le jour ou je vous croiserai, de vous refaire le portrait et d’éparpiller vos ratiches sur la Ve Avenue. » A un agent littéraire qui refusait de travailler avec lui : « Je déboule à New York en bécane et je vais exploser vos sales tripes à la fusée éclairante. » Du Audiard avant l’heure. Sans argent, sans logement, Thompson gagne Porto-Rico et l’Amérique du Sud. A l’image d’un autre de ses modèles, George Orwell, il infiltre des milieux, des communautés, s’imprègne de leurs codes, de leurs alcools aussi. Et n’hésite pas à inclure l’imprévu, qu’il a parfois provoqué, dans ses reportages écrits à la première personne. Sa conviction ? « La fiction est une passerelle vers la vérité, que le journalisme ne peut atteindre. »

Avec ses méthodes peu orthodoxes, Thompson dérape allégrement, gruge les uns, roule les autres et prend la poudre d’escampette lorsque les risques de « démembrement » s’accumulent. Rentré aux Etats-Unis, il accumule les articles sur les danseuses aux seins nus, la marijuana, les déchets dans la baie de San Francisco, le karaté. « Tout un brouet où se mêlent divers sujets parfaitement impubliables qui m’intéressent. »

Le magazine Rolling Stone lui commande un papier sur les Hell’s Angels. Thompson passe près d’un an avec ses motards surnommés « seigneurs de la route ». Son reportage fait la une. Il en tire un livre (*). La gloire lui tombe dessus. Comme les Hells’Angels, fâchés de ne pas toucher de royalties. La correction est mémorable. Thompson inclut l’épisode dans les éditions ultérieures du livre. Il passe ensuite des gros bras tatoués aux bras d’alouette des membres de la communauté hippie de Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou. A La Honda, les soirées psychédéliques avec Allen Ginsberg, Neal Cassady, l’ami-amant-héros de Kerouac, sous les yeux rieurs du dandy vaguement grotesque Tom Wolfe, inspirent Thompson. Il écrit : « Je suis en train d’étudier ce qui ressemble à une phase de dégénérescence du rêve américain. »

Désormais, c’est clair : il ne fera plus que de la fiction sous le couvert du reportage et empochera les dollars. On lui commande un article sur une course automobile dans le Nevada. Il revient avec Las Vegas Parano, récit halluciné et hilarant d’une virée en décapotable rouge en compagnie d’un ami avocat samoan.

Les coulisses et soubresauts de la politique américaine le captivent. Il couvre la campagne présidentielle de 1972. Nixon est sa bête noire. Qu’il ridiculise à loisir. Thompson s’entend mieux avec Carter. En 1976, une rumeur court sur la candidature de l’écrivain à la présidentielle. Carter lui écrit : « Quand j’ai entendu dire que vous entriez dans la course, j’ai envisagé de me retirer. » Thompson s’amuse. Se moque royalement du monde. Un an plus tôt, envoyé à Kinshasa par Sport Illustrated pour couvrir le combat mythique entre Mohammed Ali et Foreman, il passe son temps dans la piscine de son palace et vide la cave de Mobutu. Norman Mailer, qui sait ce qu’est la folie pour avoir poignardé une de ses épouses, n’en revient pas. Ces deux-là ne s’adorent pas. Ils ne boxent pas dans la même catégorie. L’auteur des Nus et des morts préférait se mesurer au Truman Capote de De sang-froid. Thompson est un électron libre, le père du journalisme « Gonzo ». Un mot qui veut tout et rien dire. Un truc bizarre qu’on retient sans peine. Plus original que « dingo » ou « barjot ». Un style à lui tout seul, inimitable.

La suite de l’histoire est moins drôle. Le 11 septembre le renvoie au choc de l’assassinat de Kennedy. Mais, cette fois, Thompson n’a plus vraiment la force d’appeler à la résistance. Il a touché de copieux à-valoir pour Rhum Express, roman portoricain commencé en 1959 et resté inédit, et pour sa correspondance, un monument de 20 000 lettres. Les problèmes de santé, les ennuis avec la justice, la machine à écrire grippée précipitent la fin. Arme à la main, Thompson va se mesurer, une dernière fois, à Hemingway, héros de sa jeunesse. A cette époque, il pensait mourir jeune et avait imaginé son épitaphe : « Ce n’était pas un mauvais bougre, juste un poil excentrique. »...

Par Bruno Corty, lefigaro.fr

(*) Hell’s Angels paru en 1979 aux Humanoïdes Associés puis en 2000 chez Laffont, éditeur des autres livres traduits de Thompson.

Gonzo Highway, de Hunter S. Thompson, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Robert Laffont, 464 p., 22 €.