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Schopenhauer l’incompris

 
En voulant concurrencer Hegel et son système philosophique, Schopenhauer, encore inconnu à 32 ans ne verra sa pensée pleine de pessimisme triompher qu’à la fin de sa vie.
samedi 19 juillet 2003.
 
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Schopenhauer l’incompris.

Voilà un jeune homme qui ne doute de rien ! Personne ne le connaît, presque personne ne sait qu’il a publié, il y a quelques mois, chez Brock- haus, un gros ouvrage en deux volumes au titre énigmatique : Le Monde comme volonté et comme représentation. Et voilà que cet inconnu, âgé de 32 ans seulement, se met en tête de faire concurrence à Hegel, le grand maître de l’université de Berlin, le génie de la philosophie universitaire, de la philosophie allemande, peut-être de la philosophie tout court. Ce dénommé Arthur Schopenhauer insiste : le doyen de la faculté de Berlin placera son cours aux mêmes jours et aux mêmes heures que celui de Georg Friedrich Hegel.

Cet ambitieux n’a pas encore soutenu sa thèse, mais il fait déjà annoncer son enseignement. Et l’annonce n’est pas des plus modestes : "Arthur Schopenhauer exposera toute la philosophie, c’est-à-dire la théorie de l’essence de l’univers et celle de l’esprit humain." Durée prévue : vingt-quatre semestres !

Il est vrai que Schopenhauer voue à Hegel et à son système une haine intense. Alors que toute l’Allemagne célèbre la philosophie de l’histoire de Hegel, sa méthode dialectique, la marche de l’Esprit à travers les époques et les peuples, la réconciliation de la philosophie et de la religion chrétienne, ce jeune effronté ne voit chez ce maître illustre qu’un "charlatan plat, sans esprit, répugnant, ignorant",dont la philosophie est une "colossale mystification". A ses yeux, elle constitue "le verbiage le plus creux (...), le galimatias le plus stupide qui ait jamais été entendu, du moins en dehors de maisons de fous".

Comment ce verbiage pompeux, qui produit "le plus grand encrassement possible des intelligences", a-t-il pu valoir à son auteur tant de notoriété et de pouvoir ? Cette "gloire mensongère, captée, achetée, produit d’un tissu de faussetés", est malgré tout une gloire : les auditeurs se pressent en foule au cours de Hegel. Ils sont environ deux cents, arrivant longtemps à l’avance pour être certains d’avoir une place et de bien entendre, car Hegel ne parle pas très fort et possède surtout un accent souabe à couper au couteau que l’on a du mal, à Berlin, à bien saisir. Il y a là des étudiants et des professeurs, évidemment, mais aussi des médecins, des assureurs, des fonctionnaires, des employés. Par dizaines. Et voilà qu’à la même heure, au cours de Schopenhauer, ils sont cinq.

Schopenhauer croit savoir pourquoi ils sont si nombreux à répéter les mots creux de Hegel. "Le charlatan de la métaphysique"fait l’éloge de l’Etat prussien et le jeu du gouvernement, il a donc aujourd’hui "pour complices intéressés les charlatans de la politique". Tous ces gens aiment se gaver de mots vides, et comme les termes creux ("l’Absolu", "l’Être", "la négation de la négation"...) permettent cette fois de faire carrière, le succès est assuré.

Il l’est même d’autant mieux que cette pensée prétendument nouvelle, en lieu et place de philosophie, reprend tels quels "les grands principes de la religion du pays, que chacun a sucés avec le lait maternel".

Schopenhauer est aux antipodes de tout cela. Allemand de naissance, il est européen de culture et d’esprit. Son père, Floris, grand commerçant de Dresde et de Hambourg, lisait le Times chaque jour, et a envoyé Arthur, à 9 ans, au Havre, pour qu’il apprenne le français chez un confrère et ami. D’ailleurs, s’il a prénommé son fils Arthur, c’est que ce prénom est identique dans la plupart des langues européennes. Schopenhauer ne s’est jamais coulé dans le moule universitaire. Il n’est pas du sérail. Sa détestation envers Hegel s’étend aux professeurs de philosophie et demeure vivace toute sa vie. Vers la fin, il eut cette formule : "Que bientôt les vers doivent ronger mon corps, c’est une pensée que je puis supporter ; mais que les professeurs rongent ma philosophie, cela me donne le frisson !" En outre, cet amoureux du mot juste s’exprime toujours clairement, en styliste qui sait argumenter et convaincre. Enfin, peut-être surtout, ce fils des Lumières est athée, totalement et résolument. Il tient les religions pour des illusions, les prêtres pour ennemis.

Cela ne l’empêche pas de s’intéresser à la mystique, aux saints, aux ascètes et aux renonçants, de se passionner précocement pour les doctrines de l’Inde, de s’enflammer pour le bouddhisme quand les savants vont commencer à le faire connaître. Il est le premier philosophe à mettre les Veda et les Upanishad sur le même plan que Platon et que Kant. Mais, plus que tout, Schopenhauer a le culte de la vérité. Il croit profondément, presque religieusement, en la philosophie. Il est convaincu qu’elle doit parvenir à comprendre l’existence et peut remédier, au moins pour certains, au désordre qui y règne. "La vie est chose malaisée, j’ai pris la résolution de consacrer la mienne à y réfléchir", a-t-il écrit à 23 ans. En un sens, il a tenu parole. Après la mort de son père, pouvant vivre de ses rentes, il a repris des études, a laissé mûrir en lui sa propre philosophie, a passé près de cinq ans à rédiger son œuvre fondamentale, sa pensée unique, et l’a publiée.

Depuis, il attend. Quoi au juste ? Que la vérité soit enfin reconnue, et que soit glorifié celui qui l’a découverte et exprimée, en deux gros volumes, chez Brockhaus. Mais rien ne se passe, personne ne lit, aucun compte rendu ne paraît, la solution du problème de l’existence ne suscite qu’un silence indifférent et, pour Schopenhauer, insupportable. Le cours, qu’il inaugure à Berlin en cette année 1820, revêt donc pour lui une importance capitale. Il croit, naïvement mais intensément, que proclamer la vérité va tout changer. Les auditeurs quitteront certainement le cours de Hegel, qui finira vite par se taire. L’humanité se mettra à comprendre, même les professeurs vont changer d’idées ! Pourtant, au bout d’un semestre, ils ne sont toujours que cinq. Au semestre suivant, le cours n’a pas lieu, faute d’auditeurs. Il en ira de même par la suite. Au bout de deux années, l’annonce disparaît.

Le contrecoup de cet échec est particulièrement rude pour le jeune philosophe. Il a beau demander à l’un de ses amis de surveiller les "endroits où l’on parle (de lui) dans des livres, des journaux, des revues littéraires", rien ne se dit. Il en tombe malade, doit garder le lit plusieurs mois, pour des troubles mal identifiés qui ressemblent à un épisode dépressif. Il se demande s’il est encore à la hauteur de sa propre pensée, s’il pourra poursuivre. Il a le sentiment d’avoir déjà fait son temps, d’avoir perdu tout avenir, sans que personne ait pris conscience de sa valeur. Heureusement, l’homme a de la ressource. Son amertume se transforme vite en sarcasme, et en autoglorification. Après tout, il ne s’adresse qu’à la postérité, non à "la foule des singes".

"Ils n’ont pas daigné m’écouter ; mais le temps qui marche fera tout paraître au grand jour", écrit-il pour se remettre de l’échec de son cours. Il se répète qu’en fait il ne dialogue qu’avec les siècles et ne s’adresse qu’à la postérité. Il vaut mieux, quand même, se le répéter régulièrement. Ce ressassement aide, quand on est aussi seul qu’il peut l’être, durant tant de temps. En fait, cet échec n’existe pas, il s’agit seulement d’un gigantesque malentendu. Schopenhauer n’a qu’une identité, marquée intérieurement du sceau de la victoire. Il note, en 1823, dans son carnet de brouillon secret : "Si, par moments, je me suis senti malheureux, ce fut alors par suite d’une méprise, d’une erreur sur la personne, je me suis pris pour un autre que celui que je suis, et je me lamentais sur les misères de cet autre : par exemple, je me suis pris pour un chargé de cours qui n’est pas promu titulaire de chaire et qui n’a pas d’auditeurs (...) . Je suis celui qui a écrit Le Monde comme volonté et comme représentation et qui a apporté une solution au grand problème de l’existence. (...) C’est celui-là, moi, et qu’est-ce donc qui pourrait inquiéter celui-là dans les années qui lui restent encore à vivre ?"

Rien ne l’inquiète donc plus. Ni ses échecs sentimentaux ni les querelles avec sa mère Johanna, amie de Goethe, romancière à succès dont, en 1831, on édite les œuvres complètes en 24 volumes. Pas même le nombre très faible d’exemplaires de son grand œuvre écoulés en dix ans. Sur un tirage de 800 exemplaires en 1819, l’éditeur en a encore 150 en magasin en 1828, mais un bon nombre a été mis au rebut. Schopenhauer tente encore de se faire connaître comme traducteur, puis finit par renoncer. Il attend, à Francfort, menant sa vie réglée de rentier célibataire, flûte le matin, travail, promenade avec son caniche et baignade dans le Main, quelle que soit la saison. Il attend que la postérité le rejoigne. Et cela dure trente ans ! Trente ans de silence presque total, de 1823 à 1853. "Si j’étais roi, l’ordre que je donnerais le plus souvent et avec le plus d’insistance serait celui-ci : "Laissez-moi seul !"" Pour donner cet ordre, il lui a suffi de développer sa pensée. Elle a tout, en effet, pour faire le vide autour de lui.

Dans un siècle marqué par le triomphe de l’histoire, les contrecoups de la Révolution française et la montée des révoltes, Schopenhauer est bien le seul à proclamer avec tant de force qu’il n’y a rien à attendre des événements. La condition humaine, à ses yeux, est toujours continûment la même. Quelle que soit l’époque, l’humanité est confrontée aux mirages du bonheur et aux réalités de la souffrance. "La race humaine est une fois pour toutes et par nature vouée à la souffrance et à la ruine." Voilà le secret de l’existence, qui n’est pas vraiment joyeux. Nos aspirations, nos raisonnements, nos créations sont traversés par une force qui nous échappe, la Volonté, qui agit en nous comme dans la Nature, y compris dans la matière inanimée. Tout ce que veut la vie, c’est se poursuivre, persister. La volonté singulière d’un individu n’a qu’une existence illusoire, elle est de toutes parts immergée dans le jeu infini et absurde d’une réalité qui la dépasse et finit par la détruire.

Difficile, en apparence, de devenir populaire quand on professe un pessimisme aussi noir que celui de Schopenhauer. A ses yeux, l’Enfer de Dante n’est rien d’autre que l’existence telle que nous la connaissons, bien que nous fassions tout pour mentir et oublier. "Les efforts sans trêve pour bannir la souffrance n’ont d’autre résultat que d’en changer la figure." Ou encore : "Aujourd’hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais, jusqu’à ce que le pire arrive." Malgré tout, cette pensée caustique, solitaire et parfois farouche, orpheline de toute consolation divine, finit par rencontrer, dans l’Europe des années 1850, un écho qui ira grandissant jusqu’à la fin du siècle. Schopenhauer devient l’éducateur de la modernité, au point que pratiquement tous les créateurs, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, portent l’empreinte de Schopenhauer, de Proust à Kandinski, de Strindberg à Dürrenmatt, de Maupassant à Nietzsche, de Wagner à Kafka. Peut-être n’y a-t-il aucun philosophe qui ait exercé sur la vie artistique et culturelle une influence si profonde et si durable. Que lit, à Londres, en 1916, un comédien obscur du nom de Charlie Chaplin, qui s’en trouve bouleversé ? Le Monde comme volonté et comme représentation.

A la fin de sa vie, le philosophe assiste, mi-ému et mi-moqueur, au commencement de ce triomphe : portraits, bustes, visites, études. Voilà qu’on donne des cours sur sa pensée, alors que Hegel a de moins en moins de disciples... Est-il heureux ? Ce serait étrange, de la part de celui qui soutient qu’"une vie heureuse est une contradiction dans les termes". A l’un de ses visiteurs, il déclare : "Je me sens étrange, avec mon actuelle gloire. Il vous est certainement déjà arrivé de voir, avant une représentation théâtrale, un lampiste encore occupé à la rampe, présent au moment où la salle devient obscure, et disparaissant rapidement dans les coulisses - à ce moment où se lève le rideau. Voilà ce que je ressens être, un attardé, un survivant, alors qu’on donne déjà la comédie de ma gloire." Il rejoint les coulisses le 21 septembre 1860. Depuis, la pièce continue.

Par Roger-Pol Droit, lemonde.fr