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Louise Michel la combattante

 
Victor Hugo l’appelait "Viro major", "plus grande qu’un homme".Louise Michel, communarde condamnée à la déportation sera de toutes les batailles contre l’autorité.
mercredi 30 juillet 2003.
 
Louise Michel - 5.9 ko
Louise Michel

Elle n’a encore jamais fait un voyage pareil ! Quatre mois entre ciel et mer, rythmés seulement par les chants des marins et les ordres du capitaine. Des jours et des jours habités par les réflexions et les retours sur eux-mêmes des condamnés à la déportation que la Virginie conduit en Nouvelle-Calédonie. Quand Louise Michel et ses compagnons de la Commune de Paris sont partis de Rochefort, fin août 1873, c’était encore l’été. A présent, "La neige tombe, le flot roule,/L’air est glacé, le ciel est noir ;/Le vaisseau craque sous la houle/Et le matin se mêle au soir." Quelques strophes plus loin, elle ajoute : "Et le bruit du vent dans les voiles,/Cet air si naïf et si vieux,/ La neige, le ciel sans étoiles,/De larmes emplissent les yeux." La terrible lutteuse ne cesse de faire des vers et de les disperser à tous les vents.

Sur l’océan, la "Vierge rouge" pleure de solitude et, pour la première fois, de découragement. Elle n’a jamais eu peur. Ni quand elle a pris les canons de l’armée avec les insurgés de Montmartre, le 18 mars 1871. Ni sur les barricades de la Commune de Paris, dans les fusillades avec les troupes versaillaises. Elle savait qu’il le fallait, que la révolution ne se fait pas toute seule. Il y faut de la dureté et de la détermination. Une fois pour toutes, elle a décidé que sa vie, à côté de cette victoire, ne pèse pas lourd et vaut d’être donnée. On l’a vue partout, durant l’insurrection, au combat comme à l’intendance, à l’organisation politique comme à l’infirmerie, dormant quand elle pouvait, rarement, le moins possible. Jusqu’au moment de la défaite, des 20 000 morts chez les insurgés, des 10 000 condamnations par les tribunaux spéciaux.

"Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi !", a-t-elle crié à la cour, à la fin de son procès. Elle est condamnée à dix ans de déportation en enceinte fortifiée. Aujourd’hui, sur le bateau, des larmes lui viennent en pensant à tant d’amis massacrés, à ces ouvrières qui espéraient la justice. Elle revoit Théophile Ferré, son amour, le jeune blanquiste, arrêté, emprisonné, jugé d’avance par un tribunal qu’elle considère à la solde des nantis, et bientôt fusillé, malgré tout ce qu’elle a tenté, depuis sa propre cellule, même auprès de Victor Hugo.

Elle songe aussi à sa vieille mère, la personne qu’elle chérit le plus au monde, vieille femme malade qu’elle ne reverra sans doute jamais, et c’est vraiment le pire.

Dans le tangage et le roulis que provoque la houle des "mers polaires", Louise Michel revoit sa mère dans le château où habitait la famille, "vaste ruine où le vent soufflait comme dans un navire". Elle est née là, dans ce qu’on appelait "la Maison- Forte", à Vroncourt, non loin de Chaumont, il y a déjà quarante-trois ans. Fille du châtelain, voltairien et sans le sou, et de sa servante. Bâtarde, mais heureuse, et rebelle dès l’enfance.

Dans ces grandes salles où il faisait un froid glacial, mais où tout le monde avait le cœur chaud, elle se rappelle qu’elle chapardait déjà de la nourriture ou de l’argent pour aller les donner aux miséreux. Que des enfants ne mangent pas lui était intolérable. Ça l’est resté. Toutes les bêtes étaient les bienvenues, et la maison une vraie ménagerie, pleine de chiens, d’oiseaux, de chats. De là vient sa folie des chats, qui manquent tellement, eux aussi, sur ce navire qui craque de tous les côtés.

Elle revoit les visages de dizaines d’élèves de ses écoles, à Audeloncourt, puis à Paris, rue du Château-d’Eau, puis rue Houdon, sur les pentes de la Butte. Malgré l’empire, dans ses classes, on a toujours chanté La Marseillaise avant l’étude du matin comme après l’étude du soir. Et on travaillait dur ! Car rien n’est plus décisif que l’éducation, le partage du savoir : il faut que les sciences soient pour tous. En fait, elle n’a pas cessé de le répéter, il faut que tout soit pour tous : les sciences, la poésie, les arts, la liberté, le pain, bien sûr, mais le pain, tout seul, sans les connaissances et la création, ça ne vaut pas grand- chose. Louise Michel songe aux vraies joies de son métier d’institutrice, à son goût des méthodes actives, aux chants qu’elle a enseignés à tant d’enfants. Mais que sont-ils devenus ? Et que deviendront-ils ? Des exploités, eux aussi ? Des malheureux écrasés par la violence et la misère ? Elle n’aura pas su leur apprendre à être libres ? Ou bien sont-ils déjà brisés, eux aussi, sous les fusils de l’armée et les charges de la police ?

Elle repense à sa première convocation chez le recteur de l’académie. Non seulement elle avait refusé de prêter serment à l’empire, mais on la disait rouge, prête à partir à Paris pour combattre le pouvoir, des dénonciations arrivaient de plusieurs côtés. Louise Michel était allée le voir. Oui, tout cela était vrai. Oui, tous ces gens avaient raison : elle était républicaine et bien décidée à se battre. Elle ne cherchait ni à s’en cacher ni à s’en excuser. Au contraire. C’était toujours ainsi qu’il fallait agir, à ses yeux : être comme on est, ne pas avoir peur, et surtout jamais honte. Jamais elle n’a imploré un traitement de faveur, une indulgence quelconque. Elle n’a pas d’excuse à invoquer. Où serait la honte d’être du côté du peuple, de se tenir toujours auprès des misérables ? Faudrait-il avoir honte de haïr ceux qui s’engraissent sur le dos des faibles ?

En finira-t-on jamais avec tant de misère ? Son désir le plus cher, sa seule raison de vivre : "Que les champs ne soient plus engraissés de sang, ni la boue des trottoirs pleine de prostituées, afin que le peuple libre acclame à jamais la République universelle." Ce qu’elle a pu apprendre, au long des mois de la Commune, c’est qu’il faudra assurément beaucoup de morts pour y parvenir, et pas de scrupules ni d’hésitation au moment de tuer. "La révolution porte en elle-même sa propre loi et tout ce qui s’oppose à son triomphe doit être écrasé." C’est pourquoi elle a décidé de ne pas combattre "en amateur".

Elle sait que "la révolution est terrible" et qu’il lui faut "des combattants audacieux, des lutteurs impitoyables". Elle ne regrette rien, ni les généraux fusillés, ni le projet de tuer chaque jour un otage pour qu’on libère Blanqui, ni son plan pour assassiner Thiers, ni le vote pour "la suppression des cultes, l’arrestation immédiate des prêtres, la vente de leurs biens et ceux des fuyards et des traîtres".

Elle aime encore la poudre et la mitraille, mais elle doute aussi, certains soirs, sur l’océan, de l’issue finale de tant d’affrontements. D’autant qu’elle sait aujourd’hui qu’il faudra aller jusqu’au bout. Pas de demi-mesure, pas de travail inachevé. "Si la révolution qui gronde sous la terre laissait quelque chose du vieux monde, ce serait toujours à recommencer ! Elle s’en ira donc pour toujours, la vieille peau de la chrysalide humaine. Il faut que le papillon déploie ses ailes, qu’il sorte saignant de sa prison ou qu’il crève." Car Louise Michel croit, intensément, en l’avènement d’une humanité nouvelle, qui bientôt ne comprendra même plus ni notre violence barbare ni nos médiocrités de toutes sortes. Cette humanité des lendemains, nous ne pouvons l’imaginer qu’à peine, juste l’entrevoir, tant elle sera différente de tout ce que nous connaissons. Quand le désespoir est trop fort, le chagrin trop violent, il lui suffit de penser à ce monde-là pour oublier sa peine, et sentir que ce n’est rien d’être broyée pour qu’il advienne.

Elle relit un poème, écrit lui aussi sur la Virginie, il y a déjà quelques semaines : "La vue de ces gouffres enivre, / Plus haut, ô flots ! plus fort, ô vents ! / Il devient trop étroit de vivre, / Tant ici les songes sont grands !" Une fois arrivée sur le Caillou, peut-être l’enverra-t-elle à Hugo. Il lui répond toujours. Elle n’avait pas vingt ans quand elle a commencé à lui envoyer des poèmes. Lui était déjà un mage, un barde, un héros. Elle était adolescente, encore catholique, déjà exaltée. Mais le maître lui a répondu, et elle a continué. D’un peu partout, elle lui adresse, de loin en loin, des vers griffonnés à la diable, de sa drôle d’écriture qui change d’un mot à l’autre, suivant ses indignations et les moments où, comme elle le dit, elle "s’emballe".

Arrivée à destination, elle s’est emballée une fois encore. Comme 811 autres communards, elle n’est pas condamnée à la déportation simple, mais à l’enceinte fortifiée, à la presqu’île de Ducos, où les conditions de vie sont particulièrement sauvages. Et voilà que, sous prétexte qu’elle est une femme, on veut la mettre ailleurs, où la vie est moins rude... Pas question ! Louise refuse. Elle s’est battue avec les hommes, comme les hommes, elle sera détenue comme eux. Evidemment, elle sympathise avec les indigènes, leur apprend à lire, monte avec eux des pièces de théâtre. Quand les Canaques se révoltent, l’été 1878, elle les soutient tant qu’elle peut. Une première amnistie, en 1879, pourrait lui permettre de quitter l’île. Pas question : cette amnistie n’est que partielle. Louise refuse de partir. "Avec tous ou jamais", écrit-elle à Clemenceau et à Hugo. Il faut attendre le 11 juillet 1880 pour que soit enfin promulguée, pour tous les combattants de la Commune de Paris, une amnistie complète. Hugo y travaillait obstinément depuis 1873 : "Si mon nom signifie quelque chose en ces années fatales où nous sommes, il signifie amnistie."

Foule immense, gare Saint-Lazare, pour le retour, par le train de Dieppe, le 9 novembre 1880, de celle que le poète dénomme "Viro major" ("plus grande qu’un homme", en latin). De Nouméa, elle ramène plusieurs chats. Elle retrouve sa mère, de plus en plus affaiblie et malade. Elle retrouve aussi les meetings, les conférences, les assemblées, les manifestations, proclame sa méfiance envers le suffrage universel, fait l’éloge des nihilistes russes, se dit anarchiste : "Nous voulons la liberté, c’est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît ; de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins également respectables. (...) Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anarchistes, ne réside pas dans telle ou telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gouvernementale elle-même, il est dans le principe d’autorité."

Louise Michel ne tarde pas à retrouver la prison. Quinze jours pour outrage à agents en janvier 1882, six ans en juin 1883 pour avoir pillé des boulangeries avec des chômeurs. Graciée en janvier 1886, elle écope de quatre mois en août de la même année pour incitation au meurtre, en même temps que Paul Lafargue et Jules Guesde, pour avoir soutenu les mineurs de Decaze. Elle insiste pour dire que c’est normal, qu’elle l’a choisi. Elle souligne qu’il faut en finir avec le mythe du courage, ne plus croire à "l’héroïsme des prisons". Elle affirme y trouver enfin du temps pour réfléchir sans être dérangée.

Sa mère est morte en 1885. In extremis, Louise fut autorisée à quitter sa cellule pour être à son chevet. "Est-ce que quelque chose peut m’émouvoir depuis qu’elle ne souffre plus ? Je n’attends ni douleur ni joie, je suis bonne pour le combat." Hugo meurt la même année. Louise continue vingt ans encore, entre Londres, Bruxelles, Amsterdam et Paris, toujours prête à chauffer une salle contre le vieux monde ou pour les femmes. Jusqu’en 1905, elle donne des milliers de conférences, publie Mémoires, romans, essais, poèmes.

Le 10 janvier 1905, elle meurt lors d’un déplacement à Marseille. Le peuple de Paris lui fit des funérailles grandioses, de la gare de Lyon jusqu’à Levallois. Son endurance aura eu raison des pires calomnies. On a tout dit de Louise Michel, les uns insinuant qu’il convenait de douter de son honnêteté, les autres de sa lucidité. La force et la sincérité de ses convictions ont forcé le respect de tous, y compris de ceux qui les considéraient comme dangereuses ou fausses. Elle a cru, comme tant d’autres, qu’il y avait deux mondes : le vieux, corrompu et méchant, et celui qui naîtrait du "cyclone" révolutionnaire. Elle n’a pu voir de quelles horreurs cette chimère séduisante est porteuse. Elle fut sincère jusqu’au bout, entière, admirable jusque dans ses errements. Ce qu’elle a dit de mieux, finalement, c’est peut-être cette phrase de ses Mémoires : "Il est bon, par le temps où nous vivons, de ne passer que pour soi-même."

Par Roger-Pol Droit, lemonde.fr