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Olympe de Gouges l’imprécatrice

 
Féministe et abolitionniste, Olympe de Gouges, belle ingénue, auteur de libelles et de pièces de théâtre, finira sur l’échafaud sous la Terreur, en 1793, après avoir provoqué Robespierre.
vendredi 25 juillet 2003.
 

L’orage gronde depuis trois jours, et les pavés humides semblent suer sous le soleil. Hier, Olympe de Gouges a glissé et s’est écorché le genou. Rien de grave, pourtant ce matin elle hésite à sortir. Il n’y a pas que le ciel, la ville elle-même paraît gronder de colère et de peur depuis l’assassinat de Marat, il y a une semaine, le 13 juillet 1793. Elle haïssait Marat, qu’elle a traité d’"avorton", mais sa mort, au pire moment, risque d’emporter les derniers restes de la démocratie. Les "bonnets rouges" de la Commune de Paris, avides de revanche, veulent des têtes. Pique à la main, excités en sous-main par la faction la plus extrémiste des Jacobins, ils traquent partout les "suspects" : "espions","ennemis de la révolution", "aristocrates", "accapareurs", tout est bon.

Olympe a beau adopter jupe plate et fichu croisé, cacher son abondante chevelure brune sous le bonnet à fronces des citoyennes, elle ne peut faire illusion, sauf sur son âge - à 45 ans elle en avoue 38. Pour le reste, sa haute taille, son maintien, ses mains blanches, son visage aux traits délicats à peine marqué par les années, où brillent des yeux de biche noirs, immenses, tout la désigne comme une privilégiée de l’Ancien Régime. C’est une fille naturelle du marquis Lefranc de Pompignan, académicien et champion du parti dévot. Certes, elle a été élevée par sa mère dans la petite bourgeoisie de province, mais la fréquentation assidue des salons et des beaux esprits lui a depuis longtemps fait oublier son accent et les manières des échoppes de Montauban. Il y a vingt-cinq ans que Marie Gouze est devenue Olympe de Gouges, une farfelue qui prend un bain tous les jours, une femme sinon galante, du moins entretenue, une ingénue devenue auteur dramatique puis pamphlétaire, coqueluche de la haute société, qui loue sa beauté et raille ses foucades. Elle ne l’a jamais regretté. Sauf aujourd’hui.

La "reine des cités", disait-elle, lui est brusquement devenue étrangère. Depuis la chute de la Gironde, le 4 juin, tous ses amis, ses relations, ses protecteurs l’ont désertée. Beaucoup se sont enfuis en province, Vergniaud, Roland, Condorcet et son épouse, Sophie, dont elle était proche. Son confident, l’écrivain Louis Sébastien Mercier, a disparu, comme l’homme de sa vie, Jacques Bietrix de Rozière, qu’elle a refusé d’épouser bien qu’il ait fait sa fortune. Elle aussi est partie, début juin, pour retrouver son fils et se mettre à l’abri. Près de Tours, elle a trouvé la maison de ses rêves, adossée aux coteaux qui dominent la Loire. Elle l’a aussitôt baptisée sa "chaumière" et achetée avec ses dernières économies. Elle est revenue dans la capitale pour mettre la dernière main au déménagement. Et aussi pour l’affiche.

Cette affiche, elle y songe depuis mai. Elle qui d’ordinaire dicte à la volée, vite, trop vite, sous l’inspiration du moment, qui se vante d’avoir écrit une pièce en trois jours et, bouillant d’impatience, harcèle les éditeurs pour qu’ils impriment ses pamphlets à chaud, cette fois elle a pris son temps. Elle hésite, elle mesure le danger. C’est qu’elle propose un référendum permettant à chacun de choisir par scrutin direct le gouvernement qu’il préfère, monarchiste, fédéral ou révolutionnaire. Imprimée sur fond rouge, Les Trois Urnes défie la loi du 29 mars 1793 punissant de mort quiconque tendrait au rétablissement d’un gouvernement autre que républicain, un et indivisible. Mais Olympe, qui rêve de concorde universelle, ne voit pas d’autre moyen d’éviter la dictature, la guerre civile et la violence qu’elle abhorre. Elle tremble encore en pensant aux massacres de septembre 1792, ces milliers de prisonniers abattus à coups de massue ou de hache, la princesse de Lamballe éventrée... Elle a été l’une des rares à oser les dénoncer publiquement : "Le sang même des coupables, versé avec profusion et cruauté, souille éternellement les révolutions." Les responsables ont grincé des dents, mais le bain de sang a cessé. Un autre précédent la conforte : il y a un an, son Pacte national a encouragé la réconciliation des tendances rivales de l’Assemblée. Provisoirement, hélas !

Olympe de Gouges n’est pas une rouée, une femme d’intrigues, encore moins une professionnelle de la contestation, mais une idéaliste passionnée et un peu dilettante. La politique, elle l’a apprise comme le reste, par elle-même, dans les livres et les discussions, depuis sa première affiche, écrite en 1788 à Versailles, en marge des Etats généraux. Imprégnée des thèses de Rousseau, de Beaumarchais, de Choderlos de Laclos, proche de Condorcet, c’est une démocrate fervente et une républicaine modérée, penchant plutôt pour la monarchie constitutionnelle, admiratrice de Mirabeau, qui disait d’elle : "Nous devons à une ignorante de grandes choses." Une autodidacte de la pensée. Son éducation sommaire, ses lacunes, elle ne les nie pas ; au contraire, elle s’en fait drapeau, avec fierté et humour. Elle est, dit-elle, l’ouvrage de la nature, "tout me vient d’elle, je suis une de ses rares productions" ; si son talent est brut comme un diamant non taillé, c’est la faute de son géniteur, l’académicien, ce Tartuffe qui ne l’a jamais reconnue, mais dont elle s’acharne à prouver qu’elle est la digne fille. Elle croit à l’hérédité, à l’instinct.

De ces convictions découle l’humanisme généreux, parfois naïf mais très en avance sur son temps, qui guide toute sa conduite. Car Olympe est de ces visionnaires qui vivent leurs idées. Lorsqu’elle propose un impôt volontaire pour sauver la nation, elle verse aussitôt un quart de ses revenus. Condamnant le mariage, elle refuse de porter le nom de son époux décédé, puis de se remarier avec celui qu’elle aime, assumant la solitude, prix de l’indépendance. Dénonce-t-elle l’abus des lettres de cachet ? Elle défend devant l’Assemblée un vieil homme persécuté par son maître. C’est une femme de principes. Intègre, elle a jadis jeté les plats en argent que lui avait fait porter le duc d’Orléans, le jour où elle l’avait invité à dîner - "Je ne suis pas une courtisane !" -, ce qui lui permettra ensuite de dénoncer ses manœuvres, comme celles de tous les corrompus et agioteurs qu’elle méprise. Elle repoussera de la même manière les avances de Marie-Antoinette, qui espérait la rallier au camp royaliste. Et se ruinera en frais d’impression pour faire passer ses idées dans le public.

Orgueilleuse, dotée d’une confiance en elle inouïe pour l’époque, Olympe est féministe au sens le plus moderne du terme. Elle se sent l’égale des hommes, par le courage, l’intelligence, mais elle n’est ni une suffragette ni la "virago" que dénoncent ses ennemis. Coquette, aimant séduire, elle ne se déguise pas, ne porte ni le sabre ni la culotte, ne se bat pas comme Théroigne de Méricourt et les autres "amazones" qui défraient la chronique. Elle participe aux clubs féminins ou aux loges maçonniques réservées aux femmes, mais de loin, en amateur. Elle préfère les cafés à la mode.

Sa foi en l’égalité des sexes est viscérale, mais ce n’est qu’un combat parmi d’autres, et la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qui la rendra célèbre un libelle de plus, écrit dans l’enthousiasme, alors que le roi vient de prêter serment à la Constitution. Ce texte virulent - "O, femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ?" -, qui constitue le premier manifeste féministe de l’histoire, passera d’ailleurs inaperçu de ses contemporaines. Pourtant, il ne se contente pas de réclamer le droit de vote que le législateur a oublié de leur donner mais propose un programme complet de mise à égalité : droit au divorce et à l’héritage, remplacement du mariage par un contrat social (une sorte de pacs), reconnaissance des enfants hors mariage, accès à toutes les fonctions, y compris électives, sans distinction, responsabilité civile, etc.

Olympe de Gouges a été la première femme à se jeter dans l’arène publique, mettant là encore ses théories en pratique : elle revendique les mêmes droits que les hommes, elle partagera les mêmes risques. Jusqu’ici, les égéries œuvraient dans la coulisse - salons ou alcôves. Elle, prendra directement à partie l’opinion, via ses pièces de théâtre, puis ses pamphlets, ses affiches. Imperméable aux quolibets, aux critiques et même aux menaces, elle signe et s’adjuge ainsi, au sein d’un pays qui bascule, le rôle dangereux d’imprécatrice. Elle dénonce les abus de l’Ancien Régime comme du nouveau et lutte pêle-mêle pour la liberté, la justice, les faibles, les opprimés, les femmes, mais aussi les Noirs, les filles mères, les enfants naturels, les prostituées, les chômeurs - elle suggère la création d’ateliers nationaux pour les employer.

Elle a été l’une des toutes premières, dès 1785, à réclamer l’abolition de l’esclavage, affrontant le puissant lobby colonial, qui a saboté sa pièce et tenté de la faire emprisonner. Avec le même courage, elle a proposé, en décembre 1792, d’assurer la défense de Louis XVI, dont elle réprouvait pourtant la trahison, pour le principe, parce qu’elle combat la peine de mort. Sa proposition, lue devant la Convention, lui a valu des quolibets - "Qu’elle tricote plutôt des pantalons pour nos braves sans-culottes !" -, puis des menaces : la foule rassemblée sous ses fenêtres l’a huée, elle a fait front. Au plaisant féroce qui l’avait attrapée par les cheveux et, levant son sabre, lançait : "A vingt sous la tête de Mme de Gouges ! Qui en veut ?", elle a répliqué calmement : "Je mets la pièce de 30 sous et vous demande la préférence..." On a ri. Elle était sauvée.

Mais ce 20 juillet 1793 l’humour est impuissant, l’amateurisme ne pardonne plus. La République est au bord du gouffre, menacée aux frontières par toutes les monarchies européennes et à l’intérieur par la révolte des provinces. La France bascule lentement dans la Terreur. Les femmes agaçaient, maintenant elles dérangent, pis elles font peur. On ne leur fera pas de cadeau. Théroigne de Méricourt a été molestée en public, elle en perdra la raison. Les jours de la reine sont comptés. Les clubs féminins seront bientôt interdits. Olympe a été la seule, le 9 juin, à prendre fait et cause pour les Girondins une semaine après leur proscription, prédisant au passage la dictature. Elle a apostrophé Robespierre. Elle risque sa vie et le sait. Pourquoi ne choisit-elle pas de se taire ? Inconscience ? Témérité ? Fascination du martyre ? En tout cas elle ose, une fois de trop.

Dénoncée par son afficheur, elle est arrêtée sur le pont Saint-Michel et aussitôt incarcérée. Elle tente de joindre ses derniers appuis, mais son courrier est intercepté, et il ne reste pas grand monde pour la défendre. Du fond de sa geôle, elle parvient encore à faire afficher dans Paris un dernier pamphlet décrivant les conditions de son incarcération et protestant de son innocence. En vain. Le 2 novembre, à 7 heures du matin, elle est jugée et condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire. On lui a refusé un avocat. Le lendemain, elle monte sur l’échafaud. Son dernier geste est d’une coquette, elle réclame un miroir : "Dieu merci, mon visage ne me jouera pas de mauvais tours !" Ses derniers mots se bercent d’espoir : "Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort !"

Hélas, Olympe n’aura pas plus de chance avec la postérité qu’elle n’en a eu avec les républicains. Pour les femmes, la récréation est finie. Robespierre, puis Napoléon, annuleront en quelques années toutes les libertés que leur avaient octroyées les Lumières. Le XIXe siècle bourgeois et misogyne ne retiendra d’Olympe que ce qu’en a dit le Tribunal révolutionnaire : une "femme galante à l’ego démesuré", égarée dans la politique, une hystérique prête à tout pour faire parler d’elle. "Héroïque et folle", écrivent les Goncourt. Un médecin, Alfred Guillois, dans une étude "scientifique" sur les femmes de la Révolution, démontre sérieusement qu’elle souffrait de "paranoïa reformatoria, c’est-à-dire "à idées réformatrices"...

Il faut attendre 1901 pour qu’elle cesse d’apparaître comme un épouvantail. Récupérée par le mouvement féministe qui s’organise, elle sera alors caricaturée, mais dans l’autre sens. On en fera une idole militante, niant tous les autres aspects de son combat : contre l’esclavage, le racisme, la dictature, la peine de mort, etc., et lui refusant le statut d’écrivain, alors qu’elle a laissé un nombre incalculable d’écrits. Depuis quelques années, elle a été redécouverte, surtout aux Etats-Unis, où elle a inspiré nombre d’études universitaires centrées sur les femmes. "Elle est de plus en plus connue et de plus en plus mal", regrette son principal biographe, Olivier Blanc. Pour son malheur, Olympe de Gouges avait pris à la lettre la liberté de la Révolution, elle n’a pas fini de le payer.

Véronique Maurus, lemonde.fr