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Wittgenstein le détraqué

 
Pour les habitants d’un petit village d’Autriche, Wittgenstein, l’instituteur est un malade dangereux qui tire trop fort les oreilles de ses élèves, mais sa principale "maladie" est de vouloir liquider la philosophie.
vendredi 1er août 2003.
 
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Wittgenstein le détraqué

Les habitants du petit village d’Otterthal (Basse-Autriche) sont très mécontents. On peut même dire qu’ils sont franchement furieux. Le nouvel instituteur n’est pas seulement un type bizarre, c’est une brute ! Voilà qu’il s’est mis à frapper une fille ! Ce Wittgenstein a tiré l’oreille d’une des petites de la classe, et si fort qu’elle s’est mise à saigner. Et tout ça parce qu’elle ne comprenait rien au problème de mathématiques ! Ici, on n’a jamais fait une chose pareille. Le village est tranquille, un peu perdu dans la montagne. Les gens sont rudes, mais incapables de commettre un acte de ce genre. Il est arrivé qu’un maître d’école rudoie les garçons, personne en tout cas n’a jamais osé toucher à une fille, et encore pour des mathématiques ! D’ailleurs, les villageois ont toutes les raisons de se méfier de cet homme, si différent d’eux qu’ils ne parviennent pas à le comprendre.

Comment un grand bourgeois se retrouve-t-il, à 35 ans, instituteur dans ce village perdu ? On dit qu’il a enseigné auparavant dans d’autres villages, à Puchberg, à Trattenbach. Mais on dit aussi que sa famille est richissime, qu’il a eu des médailles à la guerre, que c’est un grand savant. Qu’est-il venu faire ici ? Pourquoi se retrouve-t-il maître d’école au village, après avoir été jardinier au monastère, s’il est si riche et si instruit ? Serait-il détraqué, peut-être dangereux ?

Les habitants du village n’ont pas tort. Ludwig Wittgenstein est bien un détraqué dangereux. Mais pas du tout comme ils le pensent. C’est pour nos habitudes mentales, notre confort intellectuel et nos certitudes que ce génie est un danger. Car il pratique la philosophie en étant seul contre tous les autres philosophes. Les autres cherchent la vérité, l’accroissement de nos connaissances, l’extension du domaine de la philosophie, la résolution des grands problèmes, quand elle est possible. Lui a décidé d’opérer tout autrement. Il cherche à éteindre les problèmes, à faire en sorte que les questions se dissolvent.

Wittgenstein veut en finir avec la philosophie. Son objectif est de la liquider, proprement, en montrant comment toutes les questions qui ont agité tant de siècles ne sont que des malentendus, des confusions engendrées par nos manières de parler. A la fin de la première guerre mondiale, il a cru y être parvenu. Convaincu d’en avoir fini, il s’est fait jardinier, instituteur. Il avait pensé, à force de lire Tolstoï, que les paysans sont meilleurs que les autres. Il s’aperçoit que c’est faux.

De son premier poste comme instituteur stagiaire à la rentrée de 1920, Wittgenstein écrit au mathématicien et philosophe anglais Bertrand Russell, son premier maître : "Les hommes de Trattenbach sont mauvais." Russell réplique que c’est le cas de tous les hommes, mais son disciple insiste : "C’est vrai, mais les hommes de Trattenbach sont plus mauvais que les hommes de tout autre endroit." Décidément, il n’est pas fait pour vivre dans ces conditions, entouré d’enfants bruyants et d’adultes bornés. "En ce lieu, il n’y a pas une âme avec qui je puisse avoir un échange raisonnable." Il en sera de même à Puchberg, de 1923 à 1926, et encore à son poste suivant, où il évite un procès pour cette histoire d’oreille brutalisée. Il a nié, heureusement. Mais il est plein de remords d’avoir menti, malheureusement. Il a continué à mettre au point son Vocabulaire pour les écoles primaires, mais cela ne le motive presque plus. Il est temps qu’il retourne à Vienne.

Il ne retrouvera jamais la Vienne de son enfance. Il a rompu avec tout cela depuis longtemps, préférant demeurer seul plutôt que de poursuivre la vie fastueuse de la dynastie familiale. Karl, le père, est mort en 1913. Ce grand maître de forges, ami des Krupp et des Carnegie, n’aura pas vu la guerre. La famille vivait dans un palais viscontien, où l’on comptait pas moins de sept pianos, et où tout le monde était musicien et plus ou moins névrosé. Leur vie n’avait rien à voir avec celle de l’aristocratie autrichienne, plutôt lourde et inculte.

Chez les Wittgenstein, on défendait l’art moderne, les temps nouveaux, les idées qui choquaient le bourgeois. Klimt était un ami, Brahms un intime. Plusieurs des frères de Wittgenstein furent des virtuoses, et quand Paul perdit un bras à la guerre, Ravel écrivit pour lui le Concerto pour la main gauche.

Ludwig lui-même songea, un temps, à devenir chef d’orchestre. Mais ce qui l’intéressait, déjà prodige dans son enfance, c’étaient les machines. A 11 ans, il construit seul une machine à coudre. A 20 ans, en 1909, il entre dans une école d’ingénieurs, conçoit un moteur à réaction et part pour Manchester pour étudier la propulsion des avions. C’est à cette époque qu’il se passionne pour la réflexion sur les mathématiques et rencontre Bertrand Russell.

Celui-ci a décrit leur rencontre dans une page devenue célèbre de ses Portraits of Memory, qui vaut d’être citée : "Il était étrange, et ses notions me paraissaient bizarres, de sorte que tout un trimestre je ne pus me résoudre à savoir si c’était un homme de génie ou simplement un excentrique. A la fin de son premier trimestre à Cambridge, il vint me voir et me dit : "S’il vous plaît, dites-moi si je suis complètement idiot ou pas." Je répondis : "Mon cher, je n’en sais rien, pourquoi me le demander ?" Il dit : "Parce que, si je suis complètement idiot, je deviendrai aéronaute ; sinon, je deviendrai philosophe." Je lui dis de m’écrire quelque chose, pendant les vacances, sur un sujet philosophique, je lui dirais alors s’il était complètement idiot ou non. Au début du trimestre suivant, il m’apporta le résultat de cette suggestion. Après avoir lu une seule phrase, je lui dis : "Non, vous ne devez pas devenir aéronaute." Et il ne le devint pas."

Quand la guerre éclate, Wittgenstein s’engage volontairement. Son régiment est stationné à Cracovie, il est affecté à un torpilleur sur la Vistule. C’est à bord du Goplana, durant les quarts, dans le bruit des machines, la fatigue et le froid, qu’il écrira l’essentiel de son premier livre, destiné à en terminer avec la philosophie. Celle-ci, à ses yeux, ne construit rien, ne change nullement le monde, mais au contraire laisse tout en l’état. Si elle a un impact, il est seulement critique. L’essentiel de l’activité philosophique est pour Wittgenstein une critique du langage qui doit aboutir à une sorte d’autodissolution. Les seules phrases pourvues de sens sont celles qui décrivent des faits, des événements ayant lieu dans le monde. Mais ce monde lui-même, sa texture et sa présence demeurent impossibles à dire. L’erreur la plus commune consiste à tenter d’exprimer cet indicible. Contre cette illusion, Wittgenstein conclut son livre par cette formule, plus énigmatique qu’il n’y paraît : "Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire."

Ce court volume, affublé d’un titre à décourager (Tractatus logico-philosophicus), paraît en 1921. Son auteur considère que l’affaire est close. Il a travaillé six ans de suite, il est parvenu à démêler ce qu’il convient de faire pour utiliser légitimement nos phrases et ce qu’il faut éviter pour ne pas tomber dans le verbiage creux des philosophes antérieurs. Voilà qui suffit. Il hérite, en 1919, de sa part de l’immense fortune paternelle et s’en débarrasse aussitôt en en faisant don à ses frères et sœurs : ils en seront moins perturbés, explique-t-il, que ne l’auraient été des pauvres gens. Il passe alors son diplôme d’instituteur, se construit un été une cabane en Norvège au bord d’un lac désert, et revient apprendre à lire et à compter aux petits montagnards autrichiens.

Cette conversion à l’obscurité demeure difficile à comprendre. Sans doute Wittgenstein est-il en proie à une crise spirituelle intense. "Il est devenu complètement mystique", écrit Russell à cette époque. Sans doute son angoisse et son instabilité, qui ne cessent jamais, sont-elles particulièrement vives à ce moment de sa vie. Mais peut-être ne faut-il pas non plus accorder une place excessive aux facteurs simplement psychologiques.

Seul contre tous les philosophes, Wittgenstein en est finalement arrivé à être seul contre lui-même ! Il abandonne donc sa propre piste, il croit en avoir fini avec sa vie et sa pensée d’avant. En 1924, Keynes voudrait le voir se remettre au travail. Wittgenstein lui répond : "Tout ce que je devais réellement dire, je l’ai dit et, par le fait, la source est tarie. Cela sonne curieusement, mais c’est ainsi."

Il se trompe. Au bout du chemin, après jardins de monastère et écoles de montagne, il va retrouver autrement ses traces. Après toutefois un dernier détour, où il construit une maison à Vienne pour sa sœur Margarete. Il en dessine les plans, mais aussi les portes, les serrures et même les radiateurs. On l’admire encore, sur la Kundmangasse, et sa parenté avec l’architecture de Loos est nette. Wittgenstein revient à Cambridge en 1929, soutient sa thèse de doctorat sur le Tractatus, avec Russell et Moore dans le jury. A leur intention, il a ce commentaire : "Ne vous en faites pas, je sais que vous n’y comprendrez jamais rien."

Devenu professeur, le philosophe continue à ne rien faire comme tout le monde. Il ne fait pas cours, réunit à intervalles réguliers quelques étudiants dans sa chambre et leur dicte, interminablement, ses pensées. Cela durera jusqu’à la seconde guerre mondiale, où Wittgenstein choisit de se faire infirmier dans un hôpital anglais. Si l’on ajoute qu’il ne publie pratiquement rien et préfère aller voir des westerns au lieu de lire la revue Mind, on peut comprendre que sa réputation d’excentrique n’a pas faibli.

Au cours de ces années, malgré tout, Wittgenstein défait son ancienne conception de la logique, renouvelle profondément l’approche de la question du langage et la manière même d’envisager les problèmes philosophiques. Il découvre que la question du sens est bien plus diverse, plus composite qu’on ne le croit et qu’il ne l’avait lui-même pensé. "Un mot n’a pas un sens qui lui soit donné pour ainsi dire par une puissance indépendante de nous ; de sorte qu’il pourrait y avoir une sorte de recherche scientifique sur ce que le mot veut réellement dire. Un mot a le sens que quelqu’un lui a donné." Affaire de circonstances, de contexte, de multiples occasions à distinguer une à une. Ce n’est pas assez carré, pas suffisamment simple et définitif ? "Beaucoup de mots n’ont pas de sens strict, continue Wittgenstein en dictant ses pensées dans sa chambre de Cambridge, mais ce n’est pas un défaut. Penser le contraire serait comme de dire que la lumière de ma lampe de travail n’a rien d’une véritable lumière, parce qu’elle n’a pas de frontière nette."

Des années d’instituteur, Wittgenstein a gardé le sens de l’exemple concret, de la pédagogie imagée. Si déconcertants que soient ses propos, il les incarne dans des scènes concrètes, parfois de courts scénarios. Exemple : "Dans une certaine tribu, on fait des concours de course, de lancer de poids, etc., et les spectateurs misent des biens sur les concurrents. (...) Si quelqu’un a mis son or sous le portrait du gagnant de la compétition, il récupère le double de sa mise. Sinon, il perd sa mise. Nous appellerions sans aucun doute une telle coutume parier, même si nous l’observions dans une société dont le langage ne possède aucun schéma pour énoncer des "degrés de probabilité", des "risques", et autres choses semblables."

Ces "jeux de langage", comme Wittgenstein les appelle, ne construisent aucune connaissance nouvelle. Mais ils nous font éprouver, de manière presque sensible, expérimentale, la diversité des activités au cours desquelles nous utilisons des mots en apparence semblables, alors même qu’interroger ou affirmer, commander ou décrire, supposer ou geindre sont des situations totalement distinctes.

Clarifier les usages du langage, la diversité de ses postures et de ses jeux, voilà qui devrait permettre, pour Wittgenstein, de parvenir à se débarrasser de la philosophie et de ses problèmes, qui ne seraient que les formes d’une pathologie issue de notre compréhension maladroite des phrases. "Quand nous philosophons, nous sommes comme des sauvages, des hommes primitifs qui entendent les formes d’expression d’hommes civilisés, les mésinterprètent et tirent ensuite d’étranges conclusions de leur interprétation." Parce que les philosophes font un usage erroné du langage, il faut, pour nettoyer le terrain, faire retour à la manière commune de parler. Cette leçon vaut à Wittgenstein une notoriété immense et une incompréhension qui ne l’est pas moins.

Roger-Pol Droit, lemonde.fr