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Mandela l’endurant

 
Nelson Mandela, héros de la lutte antiapartheid, ce descendant de famille royale fut incarcéré pendant 27 ans et 190 jours. Ses convictions furent la clé de sa survie.
samedi 2 août 2003.
 
Nelson Mandela, l’endurant. - 4 ko
Nelson Mandela, l’endurant.

Plus de 1 500 kilomètres en camion, enchaînés deux à deux. Devant chaque fourgon cellulaire, un camion militaire. Derrière également. De Johannesburg à Kimberley, à travers les collines grises de l’Etat libre d’Orange, puis jusqu’au Cap, où les attend le bateau. Les condamnés tentent de dormir dans les camions fermés, aux fenêtres garnies d’épais barreaux. Dehors, une bise froide et sèche emporte la poussière. Nelson Mandela et ses compagnons sont condamnés à la prison à perpétuité. Il y a déjà deux ans qu’il a été arrêté, le 5 août 1962, à 44 ans. Il avait été condamné alors à cinq ans de prison. Entre-temps, les autorités ont découvert, dans la ferme clandestine de Rivonia, des documents prouvant que le mouvement contre l’apartheid organise systématiquement des sabotages, et que Nelson Mandela les planifie. Nouveau procès, dont le leader noir fait une tribune politique d’envergure. Verdict : prison à vie, dans le pénitencier de Robben Island.

Un sale coin, brûlant en été, mais où l’on grelotte dans l’humidité de l’hiver. Du Cap, les condamnés embarquent du quai n° 5 en direction de la tâche sombre que l’on aperçoit en mer, à quelques kilomètres de là. Assis sur des bancs dans la cale, avec les moteurs diesel qui empestent, secoués par les vagues, ces hommes qui se battent pour leurs droits et ceux des autres, pour la simple égalité juridique de tous, sont pour la plupart malades durant la courte traversée. Quand ils arrivent, les chiens policiers attendent sur la jetée, avec les gardiens, fusil à l’épaule. Dans ce pénitencier pour droits communs récalcitrants, il n’y a pas de chauffage, pas d’eau chaude. Des seaux servent de toilettes, il faut les vider le matin. Les cellules sont des carrés de 2,50 m de côté et 2,70 m de haut, éclairés par une ampoule de 40 watts. Aucun meuble, juste une paillasse au sol.

On attend, chez les autorités, que l’homme qui organise la lutte des Noirs soit oublié. Qu’il finisse par moisir, par s’enliser, se couvrir de poussière, malade de désespoir et d’inaction. Ce ne sera jamais le cas. Au fil des ans - vingt-sept ans, en tout, jusqu’au 11 février 1990 et à ses 71 ans -, Nelson Mandela devient le prisonnier politique le plus célèbre du monde, le plus encombrant. Où puise-t-il la force de tenir ?

Ce qui donne à Mandela une énergie qui paraît inépuisable, c’est d’abord la conviction suprême de son innocence. Son procès est sans fondement, les accusations sont sans objet. Fondamentalement, les lois racistes qui organisent l’apartheid étant illégitimes, personne n’est en faute en les combattant. Dès qu’il eut la parole à l’audience, au début de son premier procès, Mandela l’a souligné : "Je récuse le président du tribunal. Je ne reconnais pas à cette cour le droit de m’entendre sur les deux chefs d’accusation. (...) Je ne me considère ni légalement ni moralement obligé d’obéir à des lois faites par un Parlement dans lequel je ne suis pas représenté. (...) L’homme blanc fait la loi, il nous entraîne devant ses tribunaux, nous accuse et il s’assoit au-dessus de nous pour nous juger. (...) Je suis persuadé que la postérité déclarera que je suis innocent et que les criminels qu’on aurait dû traduire devant cette cour sont les membres du gouvernement Verwoerd."

Cette conviction absolue explique la lettre, extraordinaire, que le militant adresse au premier ministre de l’Afrique du Sud le 23 avril 1969. Il n’y a pas un an qu’il se trouve à Robben Island. Il est condamné à perpétuité, il faut le rappeler, pour avoir dirigé quelque 193 actions de sabotage, ce qu’il a reconnu : "La violence du peuple africain était devenue inévitable (...). Quatre formes de violence étaient possibles : le sabotage, la guérilla, le terrorisme et la révolution ouverte. Nous avons choisi d’adopter la première méthode et d’en utiliser toutes les possibilités avant de prendre toute autre décision." Ces aveux de responsabilité politique ne constituent toutefois aucune reconnaissance d’une quelconque culpabilité. Mandela demeure innocent, totalement. Et c’est lui qui mène le combat, qui conserve l’offensive, même du fond de sa cellule nue sur cette île perdue. Si ce n’était pas le cas, on ne pourrait comprendre cette lettre.

Cette missive invraisemblable dit simplement au premier ministre : "Cher Monsieur, mes collègues m’ont demandé de vous écrire pour vous prier de bien vouloir nous libérer de prison, et, dans l’attente de votre décision, de nous accorder le traitement dû aux prisonniers politiques." Le texte énumère ensuite les points devant être améliorés dans les plus brefs délais : nourriture, vêtements, lits, journaux, films, courriers, visites, etc. Surtout, il insiste sur le fait que tout cela est normal et que la libération réclamée n’est en aucun cas une demande de grâce ! En fait, l’ensemble de la situation ne devrait pas exister. Ni les lois qui séparent Blancs et Noirs ni les condamnations de ceux qui veulent établir un ordre humain des choses. Ni les prisons qui les détiennent. Puisque rien de cela ne doit être, Mandela n’a pas à demander grâce. Il doit être purement et simplement remis en liberté. Lui et ses compagnons de lutte.

Personne ne répondit à cette lettre, on s’en doute. Pour des raisons politiques évidentes, mais aussi parce que, du point de vue des autorités gouvernementales, dans la logique même de la séparation entre Blancs et Noirs, aucun dialogue n’est possible ni souhaitable entre eux. Il faut rappeler combien les lois qui organisent l’apartheid, votées en février 1950, sont organisées autour d’un principe de cloisonnement. Le Population Registration Act classe la population en quatre groupes : Blancs, Noirs, Indiens, Métis. De l’appartenance à tel ou tel groupe dépendent pour un individu tous les registres de sa vie : résidence, études, transports, relations sociales, sexuelles ou amicales.

Le lieu de résidence est déterminé par le Group Areas Act, qui durcit les réglementations déjà existantes. L’Immorality Act ajoute à l’interdiction des mariages interraciaux celle de toute relation sexuelle. Enfin, le Suppression of Communism Act réprime lourdement toute forme de propagande ou d’action anticapitaliste mais assimile aussi les luttes contre l’apartheid à des combats capables de subvertir l’ensemble de l’organisation économique et sociale du pays. Cette dernière loi sera le principal instrument répressif contre les combattants des droits de l’homme. C’est elle qui a permis la condamnation à perpétuité de Nelson Mandela.

Sans doute faudrait-il des volumes entiers pour parvenir à comprendre la résurgence et le durcissement d’une organisation raciste de la société sud-africaine en 1950. En tout cas, la situation s’enracine dans l’histoire singulière et compliquée de l’Afrique du Sud, déchirée depuis le XIXe siècle entre les premiers colons afrikaners et la nouvelle colonisation anglaise, entre les doctrines racistes biologisantes et leurs interprétations religieuses. Ce qui rend cette histoire à la fois singulière et exemplaire, c’est que le racisme qui s’y développe, jusqu’à s’inscrire officiellement dans une série de lois, n’est pas un racisme ordinaire de colonisateurs. Ceux-ci peuvent admettre que les Européens civilisés et les indigènes "sauvages" se mélangent.

La logique coloniale "classique" débouche d’ailleurs sur les indépendances : les sauvages d’hier sont les civilisés de demain. Le racisme des Blancs d’Afrique du Sud a combiné au contraire biologie et théologie : si les Noirs doivent demeurer à part, c’est qu’ils sont censés être inférieurs par nature, car Dieu l’a voulu ainsi. Un fanatisme chrétien vient donc doubler les croyances raciales : contrevenir à la séparation des races, c’est combattre la volonté divine. On ne saurait oublier que bon nombre de chrétiens, au sein de l’ANC ou à ses côtés, ont combattu ces dérives, mais elles ont fourni à la politique de l’apartheid sa justification temporaire.

Quand on considère l’ensemble de la trajectoire de Nelson Mandela, c’est son endurance qui frappe. Ce n’est pas un homme de la précipitation, des coups de tête inconsidérés. C’est un lutteur obstiné, réfléchi, capable de s’adapter aux circonstances. "De fortes convictions sont le secret de la survie", écrit-il dans ses Mémoires. Sans une certitude fondamentale de la légitimité de son combat, sans doute n’aurait-il jamais pu supporter les vingt-sept ans et cent quatre-vingt-dix jours qu’il a passés en détention. Il a souligné lui-même, à plusieurs reprises, combien de tels chiffres sont dépourvus de sens.

Le temps vécu par le prisonnier est en effet totalement imprévisible et désorganisé : quelques heures peuvent être interminables de souffrance et d’ennui, tandis qu’on se demande où sont donc passés les derniers mois, voire l’année entière. Au cours de ce temps, aussi long qu’une vie volée, il a fallu à Nelson Mandela endurer les insupportables hiérarchies de la prison (les Noirs ont moins à manger que les Indiens), la nourriture infecte et insuffisante, la censure qui transforme les lettres en gruyère, les visites surveillées et rarissimes, les absurdités administratives qui font attendre trois ans des lunettes de soleil à des hommes cassant des cailloux dans une lumière écrasante. Il lui a fallu endurer encore les peines d’isolement, les grèves de la faim, des maladies (prostate, tuberculose).

Sans doute n’aurait-il pas tenu, il le souligne, sans ses compagnons de lutte et de détention. Aussi admirable que soit l’individu Mandela, il se comprend comme partie d’un ensemble, qu’il s’agisse du mouvement populaire qu’il incarne ou du groupe de prisonniers avec lesquels il partage espoirs, informations, résistance. On reste pantois, quand on lit les chapitres de ses Mémoires consacrés à sa vie en prison, devant le génie déployé par le groupe pour communiquer. Des messages sont dissimulés dans des boîtes d’allumettes, des rebords de toilette, les textes sont transcrits avec du lait, codés pour être indéchiffrables. Même sur cette île perdue, et dans les pires conditions, la lutte s’est poursuivie activement, pas seulement de manière symbolique.

Le fait d’être de famille royale, ce qu’on oublie souvent, a probablement joué aussi son rôle dans le comportement de Mandela. Il appartient en effet à la maison secondaire de la famille royale des Thembu. Bien que relativement pauvre, il a reçu une éducation traditionnelle conforme à l’importance de sa lignée. Ensuite, ses études de droit à Fort Hare lui ont fait connaître d’autres perspectives. Sa culture est celle des Blancs, mais il n’oublie jamais qu’il est né dans une hutte ronde au sol de bouse séchée, que le xhosa est sa langue maternelle, qu’il fut initié et circoncis, à 16 ans, comme des générations et des générations de Bantous le furent avant lui. Son endurance s’étend aussi à ses racines, si l’on ose dire. Jamais Mandela ne se comporta comme le faisaient beaucoup d’étudiants africains de son époque, qui paraissaient mépriser leurs ancêtres à mesure que progressait leur propre instruction.

L’endurance de Mandela, qui vient de fêter ses 85 ans, est aussi celle de la dignité, toujours à défendre et à construire. Un long chemin vers la liberté se termine par un constat qui vaut d’être médité : "J’ai découvert ce secret : après avoir gravi une haute colline, tout ce qu’on découvre, c’est qu’il reste beaucoup d’autres collines à gravir."Celui qui fut le symbole d’une victoire de la justice pour toute l’humanité, qui devint un exemple pour l’Afrique, qui se transforma en chef historique pour son peuple, ne s’est pas arrêté. La colline qu’il a commencé à gravir, ces derniers temps, se nomme lutte contre le sida. Les dizaines de millions de morts africains sont les victimes d’un nouvel apartheid, médical et planétaire.

Mandela, ces derniers temps, ne cesse de le répéter, plus résolu et solitaire que jamais. Il serait temps qu’on commence à l’entendre vraiment. Comme on pourrait aussi entendre son nom africain, Nelson n’étant qu’un prénom anglais tardif, en hommage au célèbre amiral. En xhosa, le prénom de Mandela est Rolihlahla, ce qui signifie littéralement "tirer la branche d’un arbre", mais aussi, dans la langue courante, "celui qui crée des problèmes". Ses amis ont souvent joué avec ce nom, surtout aux pires moments des luttes. Ils savent malgré tout que les problèmes existent déjà. Il y a seulement des gens qui créent des ripostes.

Roger-Pol Droit, lemonde.fr