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Sous la peau de la ville de Rakhshan Bani-Etemad

 
La première chose qui frappe dans Sous la peau de la ville, c’est Téhéran. Le cinéma iranien a beau hanter les festivals du monde entier depuis quinze ans, on a l’impression ici d’entrer en ville pour la première fois. A contrario de la représentation traditionnelle, la Téhéran que Rakhshan Bani-Etemad donne à voir est urbaine, bruyante, sale, embouteillée, anarchique, vivante, informatisée.
mercredi 25 mai 2005.
 
Scène du film
Scène du film "Sous la peau de la ville" de Rakhshan Bani-Etemad.

Des barres de béton, des rues, des cafés, des chaînes de restauration rapide, des gens qui travaillent dans des bureaux, dans des usines, qui se déplacent à moto, en taxi... Voilà tout un lot de signes d’une modernité brute de décoffrage, ayant poussé envers et contre tout, qui brusquent la curiosité. Envie d’imaginer qu’à l’intérieur des rainures de la ville, de sa soudaine géographie chaotique, pourraient s’immiscer d’autres modes de vie, alternatifs au bâton de la loi religieuse. C’est l’horizon du film : choral, il laisse passer des morceaux du quotidien. Une mère fileuse en usine, un grand fils qui rêve de s’envoler vers le Japon réussir sa vie, un fils plus jeune, qui accumule les conneries, une fille fugueuse... Le scénario de Sous la peau de la ville a été longtemps bloqué, les autorisations de tourner n’étant jamais délivrées à temps. On sait désormais pourquoi. Sa réalisatrice s’est donc acharnée. Car faire un film clandestin, mais pour qu’il soit vu uniquement par des Occidentaux (comme cela arrive souvent), ne l’intéressait pas. La dernière réplique, « A qui montrez-vous donc ces films ? », servait d’ailleurs de titre, il y a quelques années, à un de ses documentaires. On peut y entendre quelque chose comme un credo. Erakhshan Bani-Etemad a déjà signé six fictions, mais elle est surtout une des rares documentaristes femmes en pays mollah.

Son sujet, depuis toujours, est la société iranienne : comment une société civile survit à la chape de plomb politique et religieuse, comment les réalités sociales persistent malgré les interdits. « Il y a eu la guerre, puis la reconstruction, mais maintenant pourquoi serions-nous tenus en laisse ? » Le cri lancé dans ce film est celui de tout le Proche-Orient. Il y a quelques mois Tabous, hallucinant documentaire de Mitra Farahani, laissait déjà voir à nu Téhéran comme une couscoussière au bord d’éclater.

Sous la peau de la ville, qui a déjà cinq ans, donne des informations plus cadrées mais néanmoins fortes et inédites (on y croise, par exemple, une femme dont on aperçoit la chevelure, une fille qui gifle un homme). Ici Téhéran, où, sous la peau des verrous religieux, on étouffe de l’intérieur. A sa sortie iranienne, ce film a fait l’effet d’une bombe, attirant 1 200 000 spectateurs.

Par Philippe AZOURY, liberation.fr