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La chanson "beur"

 
De Karim Kacel à Ridan, la chanson française s’est donné des couleurs neuves avec la prise de parole des "beurs", deuxième génération de l’immigration maghrébine. Petite histoire d’un phénomène, entre art et sociologie.
mercredi 18 mai 2005.
 
Magyd Cherfi - 5.2 ko
Magyd Cherfi

Une chanson beur ? Cette histoire est faite de détours et d’hésitations, comme si l’identité nord-africaine et la langue française peinaient à trouver un vecteur commun, ou comme si, régulièrement, l’un devait céder à l’autre. Pourtant, cela fait belle lurette que l’Algérie chante français. Avant l’indépendance, quelques vedettes de variétés qui chantent dans la même langue que leurs collègues de métropole, comme Line Monty, mais aussi la variété "francarabe", comme on l’appellera plus tard. A l’origine, l’immense Lili Labassi (père de Robert Castel, qui débutera en sa compagnie, en 1944, à l’âge de dix ans), compositeur, violoniste et chanteur de musique arabo-andalouse, qui est le premier, dans les années 30, à mélanger français et arabe pour chanter les demoiselles du téléphone ou le métro parisien. Quand Enrico Macias deviendra en France, peu après les accords d’Evian, l’incarnation de la nostalgie pied-noir, il sera le continuateur de l’ouvre légère de Lili Labassi, mais aussi de Lili Boniche ou Blond Blond. Malgré l’exotisme, ces chansons sont plus graves que les tubes de Bob Azzam sortis en pleine guerre d’Algérie - Fais-moi le couscous chérie et Mustapha (avec son refrain mêlant français, italien, arabe, espagnol et anglais : "Chéri je t’aime, chéri je t’adore/Como la salsa de pomodoro").

Pendant une vingtaine d’années après l’indépendance, les Algériens installés en France tenteront peu le "cross over". Un Djamel Allam, qui apparaît au grand public en 1972, en première partie d’Arezki et Brigitte Fontaine, fait figure d’exception en chantant à la fois son héritage kabyle et de la variété française. Puis vient Karim Kacel. Il avoue volontiers que, dans son Kremlin Bicêtre où la plupart de ses amis sont antillais, "je me prenais pour un black" - coiffure afro, Barry White, kompa haïtien...

C’est l’album Masterpiece des Temptations qui est fondateur, Otis Redding qui lui donne envie de chanter, Leonard Cohen qui lui fait acheter sa première guitare. Quand, en 1984, la chanson Banlieue le révèle, c’est à la fois le nouveau chanteur et le "phénomène de société" que l’on regarde avec attention. Car il présente à la société française un miroir plus grave et plus dérangeant que la banlieue des loubards et des rebelles d’un Renaud qui, héritier d’Aristide Bruant et Maurice Chevalier, ne trouble pas fondamentalement les représentations habituelles de la société française.

Mais en chantant "Banlieue / Empêche-les de vieillir, leur jeunesse se tire /Banlieue /Eh banlieue / Ta grisaille ne m’inspire que l’envie de partir / Ne nous laisse pas tomber on a le droit d’exister nous aussi", Karim Kacel ne chante pas seulement les HLM, mais la situation de ceux que l’on commence à appeler les beurs ou la "deuxième génération". Et c’est d’actualité : Banlieue vient après l’irruption des enfants d’immigrés sur la scène politique avec ce que l’on baptisera plus tard "marche des beurs". Et quand Karim Kacel évoque la terre de ses parents et s’essaye à des sonorités orientales dans son album Rien que pour toi, en 2002, il décrit le disque comme l’ouvre "d’un type né dans le XIVe avec, à la production, Angelo Zurzolo, qui vient de Calabre."

Entre-temps, il y a eu la révolution raï. Rachid Taha et son groupe Carte de séjour ont creusé un premier sillon, en agrégeant musique orientale, punk rock et électronique au moment où Karim Kacel monte au firmament de la chanson française. Leur reprise du Douce France de Charles Trenet marque l’opinion mais fait peut-être oublier la nature turbulente de leur musique. Quelques années plus tard, Khaled, Cheb Mami ou Faudel sortent des tubes, des tournées, des clips qui font danser autant les enfants de l’immigration que les "Pascals" ou "Gaulois" - comme on appelle les Blancs dans certaines cités. Et, même s’ils sèment leurs chansons en arabe de mots français (visa, lycée, jupette.), leurs incursions dans la langue française sont pesées, hésitantes, discutées par la critique ou le public. D’ailleurs, c’est muni de parrains prestigieux qu’ils entrent dans la variété : Aïcha écrit par Goldman pour Khaled, Viens Habibi par Aznavour pour Mami.

Dans les années 90, les Toulousains de Zebda vont apporter un peu de perturbation dans le paysage, notamment en titrant un de leurs albums Le Bruit et l’Odeur, d’après une célèbre gaffe de Jacques Chirac, alors dans l’opposition. Magyd Cherfi et ses compères - trois beurs et quatre "Gaulois" - se disent incapables de "formes pures" : Zebda va mêler chanson, ska, raggamuffin et rock d’une festive manière, donner à la France un énorme tube d’été, Tomber la chemise, s’impliquer au côté de la liste Motivé-e-s aux élections municipales à Toulouse. Et quand Magyd Cherfi se lance en solo, c’est en français et en chansons, dans une exploration introspective de sa vie et de sa situation d’enfant d’immigrés.

Avec Ridan, dont le premier album, Le Rêve ou la vie, a été une des découvertes majeures de l’année 2004, l’impression est d’une nouvelle rupture : comme un Karim Kacel jadis, il chante sous l’influence du paysage musical de France, entre "chanson-chanson" et hip hop mélodieux ; comme un Magyd Cherfi ou certains rappeurs, il saute à pieds joints dans les incertitudes et les tensions de la "deuxième génération". Plus de complexe : ni refus de ses racines, ni parrain en langue française, mais une liberté neuve. La chanson Le Quotidien, avec ses images de contrôle de police, ne cède pas au marteau-pilon du rap ou à la furie du métal, mais installe une guitare acoustique, une discrète boucle rythmique, une pétulance qui semble détourner les coups. "Quand l’écriture est dure, il faut que la musique soit douce, dit-il. M’inspirer de Brassens dans la musique pour raconter le quotidien d’un maghrébin, c’est mon point d’équilibre."

Par Bertrand Dicale,rfi.fr

Ridan en tournée et en concert à Paris à la Cigale le 19 mai 2005

Magyd Cherfi en tournée en France à la Cigale le 19 mai 2005

Rachid Taha en tournée et en concert à Paris Expo le 19 mai 2005
Cycle Les beurs font leur chanson jusqu’au 21 mai à l’Institut du monde arabe à Paris